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Archive for the ‘Democracy’ Category

1989, l’affaire Salman Rushdie : Quand la France célébrait sa Révolution sous les feux croisés de l’obscurantisme

In Africa, Being a World Citizen, Cultural Bridges, Current Events, Democracy, Europe, Human Rights, Literature, Middle East & North Africa, NGOs, Solidarity, Spirituality, The Search for Peace, United Nations on August 15, 2022 at 1:02 PM

Par Bernard J. Henry

Après les Etats-Unis en 1976, les Français ont célébré en 1989 le Bicentenaire de la Révolution qui a créé leur république, avec pour traits d’union entre les deux pays le Marquis de la Fayette, «héros des deux mondes» en France comme le deviendrait plus tard Giuseppe Garibaldi en Italie, et le fameux «Ça ira» de Benjamin Franklin, Ministre des Etats-Unis d’Amérique à Paris mais francophone malhabile qui, lorsqu’on lui demandait des nouvelles de son pays, répondait par ces deux seuls mots que les sans-culottes avaient fini par reprendre à leur profit. Mais en France, l’année 1989 fut loin d’être placée sous le seul signe des idéaux de la Révolution française tels que résumés en sa devise officielle – Liberté, Égalité, Fraternité.

Depuis le début des années 1980, la France était régulièrement frappée par le terrorisme lié au conflit israélo-palestinien, comme lorsque fut frappé voici quarante ans ce mois-ci, le 9 août 1982, le restaurant Jo Goldenberg dans le quartier juif de Paris. Depuis les élections municipales de 1983 et dans des proportions sans précédent depuis la Libération, l’extrême droite reprenait pied dans la politique française avec les succès électoraux du Front National, dénoncés ainsi que la complaisance du reste de la classe politique par Louis Chedid dans Anne, ma sœur Anne.

C’était déjà beaucoup, évidemment trop. Mais ce n’était pourtant qu’un début, et bientôt une France déjà en proie à ses propres démons allait se trouver prise au cœur de luttes d’envergure mondiale, luttes qui, bien que jamais vraiment disparues, viennent aujourd’hui se rappeler tragiquement au souvenir non seulement de la France mais du monde entier, avec l’agression de Salman Rushdie le 12 août dans l’État de New York.

La Dernière Tentation du Christ : la Contre-Révolution contre-attaque

Le réalisateur américain Martin Scorsese (C) David Shankbone

En août 1988, le cinéaste américain Martin Scorsese sort son nouveau film, La Dernière Tentation du Christ, d’après un roman de Níkos Kazantzákis. En rupture directe avec les récits bibliques, Scorsese y dépeint un Jésus vivant comme tout mortel, peu soucieux du péché ou de la foi, et qui prend soudainement conscience de sa mission divine puis entame un parcours messianique en s’opposant aux dirigeants mêmes du peuple juif dont il est issu. Devant les caméras de Scorsese, c’est Jésus lui-même qui demande à Judas, son premier adepte, de le dénoncer aux Romains afin d’être arrêté et mourir en martyr. Mais, alors qu’il attend la mort sur sa croix, Jésus se voit offrir le salut par un ange qui vient lui dire qu’il est Fils de Dieu, mais non pas le Messie, et doit vivre en homme normal. Sauvé par l’ange de la crucifixion, Jésus épouse Marie-Madeleine et fonde avec elle une famille heureuse.

A la fin de sa vie, Jésus appelle auprès de lui ses anciens disciples et Judas lui avoue que l’ange qui l’a sauvé était en réalité Satan, dont lui est venue cette «dernière tentation» de vivre en homme ordinaire et non en Messie. Mourant, Jésus rampe jusqu’à la croix dont Satan l’avait jadis extrait, dans une Jérusalem en flammes puisque n’ayant jamais été pacifiée par son enseignement. Il implore Dieu de le replacer sur la croix, afin de pouvoir enfin accomplir sa destinée. Crucifié une nouvelle fois, il sait sa mission menée à bien et meurt.

Cette uchronie religieuse soulève la fureur chez les Chrétiens à travers le monde entier, d’abord chez les Protestants aux Etats-Unis même puis, en France, chez les Catholiques, l’Archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger parvenant même à faire plier le Gouvernement socialiste de François Mitterrand qui, d’abord partenaire du film, finit par jeter l’éponge.

A sa sortie en France en septembre, le film réveille un mouvement catholique intégriste que l’on croyait décapité depuis l’excommunication au printemps de Monseigneur Marcel Lefebvre et la mise au ban par le Vatican de sa Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X traditionaliste et hostile à Vatican II. En octobre, un cinéma projetant La Dernière Tentation du Christ est incendié dans l’est de la France et, à Metz, la visite du Pape Jean-Paul II donne lieu au retrait du film des salles locales. Bientôt, le film est déprogrammé partout ailleurs ou projeté sous protection policière. Le 23 octobre, un commando catholique intégriste attaque l’Espace Saint-Michel à Paris, dernière salle projetant encore le film, blessant quatorze personnes dont deux grièvement.

En pleine célébration de sa Révolution et de l’Être suprême, divinité laïque sous les auspices de laquelle était adoptée le 26 août 1789 la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la France découvre que l’esprit vengeur des Chouans de Bretagne et des royalistes de Vendée qui refusaient la fin de la monarchie de droit divin était toujours là, et que, comme leurs ancêtres révolutionnaires, les Français républicains de 1989 allaient devoir y faire face. Et à l’intégrisme catholique menaçant le Bicentenaire allait bientôt s’ajouter l’intégrisme issu des rangs d’une autre religion majeure de France – l’Islam.

Allah et Les Versets sataniques : les «intégristes musulmans» à l’assaut de l’Être suprême

En 1989, la France ne parle pas encore d’islamisme. Ce terme n’apparaît que l’année suivante, lorsque les premières élections libres et multipartites en Algérie voient non pas la victoire courue d’avance du Front de Libération Nationale (FLN), jusqu’alors parti unique, mais du Front islamique du Salut (FIS), parti prônant une application stricte de la loi coranique dans tous les domaines de l’administration et de la vie publique. Pour l’instant, en cette année 1989, la France parle d’intégrisme musulman. Jusqu’à présent, cet intégrisme s’est surtout manifesté à travers le terrorisme, non dans une moindre mesure en lien avec l’Iran comme en témoigne l’affaire Wahid Gordji. Mais la France est sur le point de découvrir que cet intégrisme peut aussi frapper là où elle l’attend le moins, sur un terrain où, ceinte de ses idéaux révolutionnaires, elle se croit inexpugnable. Le terrain de la culture.

Dès 1987, la chanteuse Véronique Sanson envisageait une chanson contre l’intégrisme religieux, racontant l’histoire d’un couple maghrébin se muant en auteurs d’un attentat-suicide par l’explosion d’un camion. Alors qu’elle entend intituler sa chanson Dieu, le chanteur Michel Berger, son ancien compagnon qui produit pour elle l’album devant contenir la chanson, lui suggère de l’intituler Allah en référence à l’extrémisme musulman qui, à travers le monde, s’affirme alors de plus en plus comme une «troisième force» entre les Etats-Unis de Ronald Reagan et l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev. C’est ainsi que la chanteuse enregistre Allah, où elle s’en prend directement au Dieu de l’Islam pour les attentats commis en son nom par des fanatiques.

Véronique Sanson

Alors qu’elle s’apprête à donner un concert à l’Olympia, Véronique Sanson reçoit des menaces de mort lui enjoignant de ne pas chanter Allah. Le 14 février 1989, une fatwa est lancée contre elle avec ordre de la tuer. La carrière de la chanson s’arrête là. Mais pas celle de l’extrémisme se réclamant de l’Islam, car bien sûr, Rushdie est le prochain sur la liste.

C’est en septembre 1988 que l’écrivain britannique d’origine indienne, naturalisé américain, publie son quatrième roman, Les Versets sataniques (The Satanic Verses). Les protagonistes, deux artistes indiens vivant en Angleterre contemporaine, se trouvent pris dans un détournement d’avion et, alors que l’appareil explose en plein vol, se voient miraculeusement y survivre puis prendre pour l’un, la personnalité de l’Ange Gabriel et, pour l’autre, celle d’un démon. Ce dernier réussit à ruiner la vie, notamment sentimentale, de son comparse qui le lui pardonne toutefois en bon ange que, selon lui, il est devenu. Tous deux rentrés en Inde, le premier tue sa compagne avant de se suicider, et le second, jusqu’alors brouillé avec son identité indienne ainsi que son propre père, se réconcilie avec les deux et reste vivre dans son Inde natale.

Salman Rushdie

Mais derrière cette histoire de deux Indiens frappés d’une maladie mentale, servant de trame au roman de Rushdie, d’autres parties du roman s’avèrent plus problématiques, du moins pour les Musulmans les plus dogmatiques.

A l’instar de Scorsese mettant en scène un Christ détourné de sa mission salvatrice par un Satan habilement déguisé, Rushdie dépeint Mahomet, le Prophète de l’Islam, adoptant trois divinités païennes de La Mecque en violation du principe islamique du dieu unique, les trois divinités ayant dicté à Mahomet de faux versets du Coran en ayant pris l’apparence d’Allah. Le récit romancé de Rushdie amène ensuite des prostituées de La Mecque à se faire passer pour les épouses du Prophète, puis l’un des compagnons de Mahomet à douter de lui en tant que messager de Dieu et l’accuser d’avoir volontairement réécrit certaines parties du Coran en occultant le verbe divin.

Rushdie poursuit avec le récit, toujours fictif, d’une jeune paysanne indienne affirmant recevoir des révélations de l’Archange Jibreel («Gabriel» en arabe). Elle convainc son village entier d’entreprendre un pèlerinage en marchant jusqu’à La Mecque, affirmant qu’ils pourront tous traverser la mer à pied. Mais les pèlerins disparaissent tous, les témoignages discordant sur leur noyade pure et simple ou leur traversée miraculeuse de la mer comme l’aurait promis l’Archange Jibreel.

Puis Rushdie présente un chef religieux fanatique expatrié, «l’Imam», chef religieux en lequel est aisément reconnaissable l’Imam Ruhollah Khomeini, Guide suprême de la République islamique d’Iran, exilé en France jusqu’à la révolution islamique de 1979.

Après le tollé chez les Chrétiens contre Scorsese, c’est au tour de Rushdie d’enflammer le monde musulman. Au Pakistan, Les Versets sataniques sont interdits et, le 12 février 1989, dix mille personnes manifestent contre lui à Islamabad où le Centre culturel américain et un bureau d’American Express sont mis à sac. L’Inde interdit l’importation de l’ouvrage et des autodafés se font jour en Grande-Bretagne.

En février 1989, c’est au tour de Khomeini d’ajouter à la polémique en édictant une fatwa, littéralement une «opinion juridique», facultative en Islam sunnite mais ayant valeur contraignante chez les Chiites, appelant au meurtre de Rushdie et de ses éditeurs ainsi qu’à faciliter ce meurtre à défaut de le commettre soi-même. En Grande-Bretagne, le Gouvernement conservateur de Margaret Thatcher prend fait et cause pour Rushdie, qu’il place sous protection policière, mais un jeune député travailliste nouvellement élu organise dans sa circonscription une marche pour l’interdiction des Versets sataniques et un ancien leader du Parti conservateur, Norman Tebbit, sans aucun lien personnel avec l’Inde ou l’Islam par ailleurs, condamne et injurie publiquement Rushdie.

Là où Martin Scorsese continue d’aller et venir librement, Véronique Sanson ayant tôt fait de sortir de nouveaux titres et faire oublier Allah, Rushdie se trouve désormais prisonnier d’une alternative qui résume tout son sort – la clandestinité ou la mort.

Héritage humaniste contre héritage de haine

Devenu invisible et introuvable, Rushdie publie en 1995 un nouveau roman, Le dernier soupir du Maure (The Moor’s Last Sigh). Mais, pour avoir perdu en intensité, la menace de Téhéran n’en a pas pour autant disparu. Loin des regards, c’est désormais par procuration que Rushdie continue d’être attaqué.

En 1991, les traducteurs italien et japonais de Rushdie sont assassinés. Deux ans plus tard, un traducteur norvégien des Versets sataniques échappe de peu à une tentative de meurtre par balles puis un traducteur turc manque de succomber à un incendie volontaire qui le visait.

En 1998, l’Iran de Mohammed Khatami, Président se voulant réformiste, annonce la fin de la fatwa contre Rushdie qui, à son tour, abandonne sa vie en clandestinité. Mais en 2006, le conservateur nationaliste Mahmoud Ahmadinejad qui a succédé à Khatami fait marche arrière ; pour lui, une fatwa ne peut être annulée que par la personne qui l’a édictée, et puisque Khomeini est décédé, la fatwa est irréversible. Dix ans plus tard, la prime promise par l’Iran pour le meurtre de Rushdie dépasse les trois millions de dollars, notamment sous l’impulsion des médias iraniens.

Et le 12 août dernier, alors qu’il s’apprête à donner une conférence à la Chautauqua Institution dans l’Etat de New York, Rushdie est poignardé au cou par Hadi Matar, Chiite d’origine libanaise dont les réseaux sociaux grouillent de messages de soutien au régime iranien et d’admiration pour Khomeini. Hospitalisé en urgence, placé sous assistance respiratoire, il est menacé de perdre un œil ; le 14, son agent annonce qu’il se rétablit et respire normalement. En Iran, la presse conservatrice couvre de louanges Hadi Matar qui, ensuite amené devant la justice, plaide non coupable.

En France, d’aucuns convoquent aussitôt le souvenir de l’attentat terroriste du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, régulièrement accusé de s’en prendre systématiquement à l’Islam et aux Musulmans, en particulier depuis la publication dans ses colonnes, en 2006, de caricatures de Mahomet parues dans un journal d’extrême droite au Danemark. C’est toutefois après avoir critiqué non l’Islam mais l’islamisme, incarné par le parti tunisien Ennahda et une partie du Conseil national de Transition en Libye, que Charlie Hebdo avait connu en 2011 l’incendie de ses locaux à Paris. Quant à l’attentat ayant décimé sa rédaction, Charlie Hebdo le devait bien à deux terroristes résolus, deux frères membres d’Al-Qaïda en Péninsule Arabique, Cherif et Saïd Kouachi. L’Islam ne tue pas, l’islamisme oui.

Pour les Français, immanquablement, le souvenir de l’attentat contre Charlie Hebdo en appelle un autre, celui de l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie victime d’un autre attentat terroriste à Conflans-Sainte-Honorine, en région parisienne, le 16 octobre 2020 alors que se tenait justement à Paris le procès des auteurs présumés des attentats de janvier 2015 dont celui contre Charlie Hebdo, en dehors des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly qui avait attaqué l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Samuel Paty avait été dénoncé par certains élèves musulmans comme ayant utilisé des dessins parodiques de Mahomet parus dans Charlie Hebdo, ce qui avait fait de lui une cible du seul fait de son enseignement, non contre l’Islam mais en faveur de l’esprit critique.

Étrangère à l’univers anglo-saxon de l’Amérique de Scorsese ou de l’Angleterre de Rushdie, la France qui célébrait sa Révolution s’était retrouvée victime collatérale des deux épisodes mais n’en avait pas connu de semblable pour ses propres artistes, notamment pas pour Véronique Sanson contre laquelle la fatwa aura fait long feu. Inspirée par le Bicentenaire de la Révolution, Isabelle Adjani, l’une des actrices françaises les plus en vogue à l’époque, n’en avait pas moins lu à haute voix un extrait des Versets sataniques lors de la cérémonie des Césars en 1988. Malgré tout, la France républicaine avait bien dû se faire une raison, constatant que les idéaux qu’elle célébrait et voulait universels ne l’étaient pas tant qu’elle le croyait et que, dans cet Occident qui regardait de haut un «Tiers Monde» auquel il imputait l’intégrisme religieux comme une conséquence de son sous-développement, ce même intégrisme existait aussi, non du seul fait de migrants musulmans mais aussi de citoyens de lignée locale depuis des siècles, non du seul fait d’un Islam qui, ailleurs, avait pris les armes mais aussi du même catholicisme qui, le dimanche matin, rassemblait les fidèles devant Le Jour du Seigneur sur la télévision d’État.

Triste préfiguration d’un monde qui, en quittant les années 1980 et par miracle la Guerre Froide, (r)entrait successivement dans la guerre «chaude» avec la campagne militaire internationale pour la libération du Koweït envahi en août 1990 par l’Irak, les guerres balkaniques avec camps d’internement et purification ethnique rappelant sombrement la Shoah, le terrorisme généralisé, ici islamique du fait d’Al-Qaïda et ailleurs d’extrême droite comme à Oklahoma City, et l’extrême droite au pouvoir, fût-ce en coalition gouvernementale, comme en Italie.

D’aucuns en France voudraient penser que tous les chemins mènent non à Rome, mais à Paris, et donc que tous les chemins en partent aussi. En 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen avait bel et bien résonné, pour sa part, loin par-delà les frontières du Royaume de France. Là où les textes constitutionnels américains avaient été scrutés principalement par les ennemis britannique et espagnol de la jeune Amérique indépendante, la proclamation française «en présence de l’Être suprême» avait permis au monde entier de comprendre qu’une nouvelle ère commençait. Deux cents ans plus tard, la fête de ce légitime moment de fierté pour le peuple français lui offrait tout le contraire, l’obscurantisme et la violence venues d’ailleurs convergeant vers Paris pour ternir ce moment de joie et ouvrir la voie à une fin du vingtième siècle qui ne pouvait que laisser craindre le pire.

La Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen adoptée le 26 août 1789 (C) Musée Carnavalet – Paris

Aucun respect du droit sans respect de l’écrit

Et le vingt-et-unième siècle n’a pas manqué de tenir les terribles promesses de son prédécesseur. Pire attentat terroriste de l’histoire en 2001, extrême droite au pouvoir dans deux pays d’Europe et ayant manqué de l’être aussi en France en 2002, invasion de l’Irak cette fois sans mandat international en 2003, tortures de civils dans ce même Irak l’année suivante …  La liste serait bien trop longue. Mais une chose est sûre, ce qui était au vingtième siècle le futur ressemble horriblement à ce qui était vu, à l’époque, comme un passé révolu.

Des écrivains comme Rushdie, tous les pouvoirs tyranniques en ont toujours emprisonné, interdit, torturé voire tué. Dans le contexte individuel de 1989, plus encore en France, Rushdie était devenu le symbole vivant d’un mal nouveau, menaçant un monde où le Mur de Berlin était toujours debout même si l’URSS vaincue en Afghanistan semblait à genoux. Mais avec le nouveau siècle est venue l’expansion de la nouvelle technologie, et avec elle, la possibilité d’être auteur sans plus devoir passer par un journal ou une maison d’édition, avec l’apparition des blogs et, pas toujours pour le meilleur, des réseaux sociaux. Et qui dit nouveaux moyens d’expression dit nouvelle peur pour les régimes répressifs, et avec cette nouvelle peur, de nouveaux motifs de répression. Publié sur papier ou autopublié sur Internet, qu’importe aujourd’hui, vous risquez tout autant de payer cher le moindre de vos mots contre qui veut régner en imposant le silence.

Active au sein du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, l’Association of World Citizens ne s’est jamais limitée pour autant à cette seule enceinte genevoise, ayant toujours porté la défense des Droits Humains partout où elle le peut.

En Tunisie où, depuis un an, les initiatives du Président Kaïs Saied mettent à mal l’héritage de la Révolution de janvier 2011, le journaliste Salah Attia en a fait les frais pour avoir dénoncé ces dérives autoritaires en direct sur la chaîne Al Jazeera. Jugé sur ce seul fondement par des militaires en uniforme, il s’est retrouvé détenu à la prison de Mornaguia près de Tunis. Dans la Libye voisine qui n’a jamais su trouver sa voie nouvelle depuis la révolte populaire contre Mu’ammar Kadhafi, hélas devenue intervention militaire franco-britannique aux motifs plus qu’incertains, c’est Mansour Atti, journaliste lui aussi, mais également blogueur et dirigeant local du Croissant-Rouge, qui fut enlevé en juin 2021 par un groupe armé réputé proche des Forces armées libyennes.

Toujours en Afrique mais plus au sud, dans la Corne du continent, en Somalie où l’État central ne s’est jamais vraiment reconstitué depuis 1990 et la désagrégation du pays après la fin de la dictature de Mohamed Siad Barré, un journaliste indépendant nommé Kilwe Adan Farah fut arrêté en décembre 2020 dans la région autonome de facto du Puntland où il venait de couvrir une manifestation contre les autorités locales. Jugé lui aussi par un tribunal militaire, il fut condamné à trois ans d’emprisonnement pour avoir «répandu des fausses nouvelles et incité au mépris envers l’État». A ce jour, il purge encore sa peine.

Kilwe Adan Farah

Le terrorisme jihadiste en France et ailleurs l’a prouvé : ce qui menaçait Salman Rushdie n’a jamais disparu, tout au plus changé de forme. Mais aujourd’hui, là où un interdit fanatique peut toujours frapper quelqu’un qui s’exprime par l’écrit, l’interdit peut venir également des forces armées dans un pays cherchant sa voie constitutionnelle et, dans le meilleur des cas, démocratique. Quitte à oser vouloir faire croire qu’un écrit public dénué de toute intention malveillante peut menacer un pays tout entier de ne jamais (re)trouver une vie libre et paisible.

En France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, mais bien sûr pas seulement, la loi permet de saisir la justice contre un écrit public et obtenir soit réparation si l’on est visé à titre personnel, soit condamnation pénale dans le cas d’un abus de la liberté d’expression internationalement reconnaissable comme tel, par exemple à travers la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme. Et ce sera toujours, dans ces trois pays et partout ailleurs dans le monde, une infaillible indication du respect de l’État de droit par opposition à la loi de la jungle ou à celle du talion. Quiconque se reconnaît Citoyen du Monde doit défendre sans faille ces principes, sachant que là où un écrit peut valoir la mort, il n’est aucune responsabilité envers sa communauté locale, a fortiori envers la communauté humaine mondiale, que l’on puisse entendre assumer à moins que ce ne soit, au bout du compte, en vain.

Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

Frantz Fanon: The New Humanism

In Africa, Anticolonialism, Being a World Citizen, Conflict Resolution, Democracy, Fighting Racism, Human Development, Human Rights, Literature, Middle East & North Africa, Solidarity, The Search for Peace on July 20, 2022 at 9:42 PM

By René Wadlow

Frantz Fanon (1925-1961) whose birth anniversary we mark on July 20, was a French psychologist, writer, and participant in the Algerian struggle for independence (1954-1962). He was born in Martinique, then a French colony which now has the status of a Department of France. The bulk of the population are of African descent, having been brought to the West Indies as slaves. Although the basic culture is French, some in Martinique are interested in African culture, and as in Haiti, there are survivals of African religions, often incorporated into Roman Catholic rites.

In 1940, as France was being occupied by the German forces and a right-wing nationalist government was being created in the resort city of Vichy, sailors favorable to the Vichy government took over the island and created a narrow-nationalist, racist rule. Fanon, then 17, escaped to the nearby British colony of Dominica, and from there joined the Free French Forces led by General De Gaulle. Fanon fought in North Africa and then in the liberation of France.

Once the war over, he received a scholarship to undertake medical and then psychiatry training in Lyon. His doctoral thesis on racism as he had experienced it in the military and then during his medical studies was published in French in 1952 and is translated into English as Black Skin, White Masks.

In 1953, he was named to lead the Psychiatry Department of the Blida-Joinville Hospital in Algeria shortly before the November 1954 start of the war for independence in Algeria. He treated both Algerian victims of torture as well as French soldiers traumatized by having to carry out torture. He considered the struggle for independence as a just cause, and so in 1956 he resigned his position and left for Tunisia where the leadership of the independence movement was located. As a good writer, having already published his thesis followed by a good number of articles in intellectual journals, he was made the editor of the Algerian independence newspaper. There were a number of efforts by the French security services to kill him or to blow up the car in which he was riding. Although wounded a number of times, he survived.

In 1959, the British colony of the Gold Coast was granted independence and took the name of Ghana under the leadership of Kwame Nkrumah. Nkrumah was a pan-African, having participated in a number of pan-African congresses starting in the 1930s. He viewed the independence of the Gold Coast as the first step toward the liberation of all colonies in Africa, to be followed by the creation of African unity in some sort of federation. Ghana attracted a good number of activists of anti-colonial movements. Fanon was sent to Ghana to be the Algerian Independence Movement (Front de Libération Nationale, FLN) ambassador to Ghana and as the contact person toward other independence movements.

From his anti-colonial activity, he wrote his best-known study of colonialism, the mental health problems it caused, and the need for catharsis Les damnés de la terre, translated into English as The Wretched of the Earth. The title comes from the first line of the widely sung revolutionary song L’Internationale. For French readers, there was no need to write the first word of the song which is “Arise” as in “Arise, you Wretched of the Earth” (“Debout, les damnés de la terre”). The meaning of the book in English would have been clearer had it been called Arise, Wretched of the Earth.

Fanon was very ill with leukemia, and Les damnés de la terre was written by dictation to his French-born wife that he had married during his medical studies. He received in the hospital the first copies of his book three days before his death. He had been taken for treatment to a leading hospital just outside Washington, DC by the Central Intelligence Agency (CIA). The role of the CIA in support of, or just infiltrating for information, the Algerian independence movement is still not fully clear. Frantz Fanon was buried in a town in Algeria then held by the independence forces. The 1962 peace agreement with France granting independence followed shortly after his death. Fanon is recalled warmly in Algeria for his part in the independence struggle.

The final four pages of Les damnés de la terre are a vital appeal for a new humanism and for a cosmopolitan world society based on the dignity of each person. For Fanon, there is a need to overcome both resignation and oppression and to begin a new history of humanity.

Note

Two useful biographies of Fanon in English are David Caute, Frantz Fanon (New York: Viking Press, 1970), and Irene Gendzier, Frantz Fanon. A Critical Study (New York: Pantheon Books, 1973)

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

Giuseppe Garibaldi, July 4, 1807 – June 2, 1882: Godfather of Transnational Democratic Politics

In Democracy, Europe on July 4, 2022 at 8:33 PM

By René Wadlow

Giuseppe Garibaldi born on the July 4, 1807 in Nice, now in France, often called the Hero of Two Worlds (in Italian, “L’Eroe dei Due Mondi”) because of his efforts for independence in Latin America and then Europe, is in many ways in inventor of transnational democratic politics. He was brought up in a religious Catholic family; his mother hoped that he would become a priest. However, the Church of Pope Leo XII had fallen asleep in its dreams of past glories. Garibaldi saw the need for change, and for a mystic motor to produce that change. Thus at 26, he joined the Young Italy movement of Giuseppe Mazzini. Young Italy was the public face of the Carbonari with its overlapping membership with that of Freemasonry, both outlawed throughout Italy, except in the Piedmont.

Giuseppe Garibaldi

The factor uniting the Carbonari and Freemasonry was a militant opposition to the Roman Catholic domination of Italy. Both the Carbonari and Freemasonry shared the idea that politics should be based on the growth of individual development through stages of initiation. As Mazzini wrote in his Faith and the Future, “How many stars, unraveled concepts of each epoch, must be raised in the sky of intelligence that Man, complete embodiment of the earthly Word, may say to himself: I have faith in myself; my destiny is accomplished.” (1)

Although, by definition, it is difficult to trace the influence of secret societies, the Carbonari are credited with winning constitutions in Spain and some states in Italy in 1820-21. They were also involved in the struggle for Greek independence and with the 1825 Decembrist rising in Russia. The Carbonari had a transnational view of politics and were willing to work wherever democratic ideals could be advanced, at times by armed revolt.

In 1834, Garibaldi participated in a failed military coup against the Duke of Savoy and was forced into exile in Latin America from 1836 to 1848. It was in Uruguay and Argentina that with Italian volunteers he organized a guerrilla force, the Red Shirts — modeled on the shirts worn in slaughterhouses so as not to show the stains of blood. The militias of colored shirts were taken up by Mussolini and Hitler — a symbol of civilian unity outside the uniforms of military forces.

He returned to Italy in 1848 — the year of failed democratic revolutions. The Italian political movements could not decide on what type of Italy they wanted — federal or centralized, republican or monarchist. But the foundations of autocratic rule would never be the same again. By 1860-61, the power of Vittorio Emanuele as King of Italy was established, though the real unity of Italy would take longer. The Papal states, an area going from Rome to the port of Ancona on the Adriatic and north as far as Bologna, were not yet integrated. It was in large measure Garibaldi who was able to unite the self-aggrandizement of the Piedmontese Government of Vittorio Emanuele under the skilled leadership of Camillo Cavour with the progressive republicanism of Mazzini.

Italy in 1843, before unification

After the unification of Italy, his last military battles were with what he hoped would become Republican France against Prussia in 1870-71. The last 10 years of his life are those which made him the godfather of transnational democratic politics. From his island home of Caprera, off Sardinia, as president of the League of Democracy, he advocated a united democratic Europe, the emancipation of women, free education for all, the abolition of the death penalty, the end of the Papacy, and the independence of mind. His program followed closely that of his early Carbonari days, and he re-established his Carbonari-Freemasonry ties with the democratic forces of Europe.

Many major Italian movements, Fascism and Communism included, claimed Garibaldi as their ancestor. Only Planned Parenthood could not use him for their cause. The Italian state has used Garibaldi as a figure of Italian patriotism. However, as Max Gallo underlines in his biography Garibaldi, La force d’un destin, it is as a European with a policy of transnational politics, that Garibaldi stands out. From secret society to ideological advocacy in the League for Democracy, Garibaldi experimented with many forces of transnational politics. While the use of force must be ruled out today, his other avenues may serve as inspiration as we develop new forces of democracy and justice.

Note: (1) Quoted in E.E.Y. Hales, Mazzini and the Secret Societies (New York: P. J. Kenedy & Sons, 1954).

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

Lifting the Odessa Blockade

In Being a World Citizen, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, Europe, Human Rights, Humanitarian Law, NGOs, Solidarity, The former Soviet Union, The Search for Peace, Track II, UKRAINE, United Nations on June 6, 2022 at 3:19 PM

By René Wadlow

The Association of World Citizens (AWC) urges action to lift the blockade on Odessa and other Black Sea ports so that grain and other food resources can resume to flow. Ukraine has a vast agricultural base producing 46 percent of the world’s sunflower exports and 10 percent of the world’s wheat exports. The Middle East and Africa are Ukraine’s food export market. Odessa has a large grain terminal in which vast quantities of food exports are now stuck. It is not physically possible to transport large quantities of grain by rail and road.

Odessa’s port, peaceful and flourishing, before the Russian invasion. (C) Raymond Zoller

In part due to this blockade, food prices for grain have risen some 20 percent, hitting especially the poor. In some parts of Africa, due to climate conditions and armed conflict, there are near famine conditions. New food supplies are urgent.

A Ukrainian family evacuated from Mariupol. (C) Lynsey Addario for The New York Times

Russian authorities have said that they were ready to provide a humanitarian corridor for ships carrying food, but only in return for the lifting of U. S. and Western European sanctions. However, the Western sanctions have a multitude of sources. The lifting of the Odessa blockade and renewed grain shipments must be treated as a single issue, although it is obviously colored by the whole armed conflict.

There are diplomatic efforts underway led by the African Union and the United Nations. It is urgent that speedy progress be made. Nongovernmental organizations may be able to play a creative role as many NGOs are already involved in ecologically-sound development projects in areas under agricultural and food stress. The AWC, concerned with the resolution of armed conflicts through negotiations in good faith, appeals for creative diplomatic measures so that the blockade is ended as soon as possible.

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

Renewed Violence in Darfur: An Unstable Sudan

In Africa, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, Humanitarian Law, International Justice, Middle East & North Africa, NGOs, Solidarity, The Search for Peace, Track II, United Nations, World Law on May 16, 2022 at 7:00 AM

By René Wadlow

April 24, 2022 saw renewed violence in the Darfur Province of Sudan between Arab militias and the indigenous tribes of the area, the Masalit and the Fur. The violence began in 2003 and has caused some 300,000 deaths and some three million displaced. While most of the fighting was when General Omar al-Bashir was President, his overthrow by new military leadership has not fundamentally improved the situation.

Darfur is the western edge of Sudan. Its longest foreign frontier is with Chad, but communication with Libya is easy for camel herders and gunrunners. To the south lies the Central African Republic – a state with a very unstable government, which feels the fallout from the Darfur conflict. Darfur served as a buffer area between the French colony of Chad and the English-held Sudan until 1916 when French-English rivalry was overshadowed by the common enemy, Germany, in World War I. Darfur, which had been loosely part of the Ottoman Empire, was integrated into Sudan with no consultation either with the people of Darfur or with those in Sudan.

(C) Albert González Farran – UNAMID

Thus, Darfur was always the neglected child in Sudan – a child no one had asked to be there. Only after 1945 were some development projects undertaken, but basically Darfur remained an area of pastoralists – some tribes specializing in camels and others in cattle – and settled agriculturalists. Camel and cattle-raising tribes from Chad would move into Darfur and vice-versa. There were frontiers between tribes, but they did not correspond to state boundaries.

In May 2000, intellectuals and government civil servants from Darfur, calling themselves the Seekers of Truth and Justice, wrote The Black Book: Imbalance of Power and Wealth in Sudan. The study ended with specific recommendations for governmental and social action. While the book was widely read, it produced no new initiatives in sharing power or wealth. Some leaders in Darfur had the impression that the government was withdrawing services, especially in health and education. Schools were closed, and the number of children in school decreased.

After the failure of the intellectual efforts of The Black Book, the conviction that only violence was taken seriously started to grow among Darfur leaders. They started thinking about a strategy of a sharp and swift show of violent strength that would force the government to negotiate with Darfur. The insurgency in Darfur began in the Spring of 2003. As Julie Flint and Alex de Waal point out in their useful history of the start of the Darfur war “Darfur’s rebels are an awkward coalition of Fur and Masalet villagers, Zaghawa Bedouins out of patience with Khartoum, a handful of professionals who dared to take on leadership. Few of Darfur’s guerrillas had military experience or discipline before they took up arms. The two main rebel groups are united by deep resentment at the marginalization of Darfur, but are not natural bedfellows and could easily be split apart… In the first months of 2003, these half-formed and inexperienced rebel fronts were catapulted out of obscurity to face challenges for which they were totally unprepared.” (1)

(C) Stuart Price/UN Photo

The government in Khartoum was also unprepared for the Darfur insurgency. The government’s attention, as well as the bulk of the army, was turned toward the civil war in the south of Sudan. The government turned the fight against the Darfur movements to its security agencies – a narrow group of men uninterested in internal politics or external relations. They decided to use the air force to bomb villages and to use foreign troops to do the fighting on the ground. The foreign troops came from Libya. Colonel Gaddafi had created in the early 1980s an “Islamic Legion” and recruited militiamen from Mauritania, Chad, Mali in his efforts to create a union of Libya and Chad – or to annex part of northern Chad. When Gaddafi’s Chadian interests faded at the end of the 1980s, the Islamic Legion soldiers were left to look after themselves and so were ready to work for new paymasters.

The Sudanese security people brought the Islamic Legion soldiers to Darfur, gave them weapons but no pay. They were to pay themselves by taking what they could from the villages they attacked. In addition, prisoners from Darfur’s jails were released on condition of joining the militias. Rape of women and young girls was widely practiced both as a means of terror and as a “reward” for the fighters since they were not paid. These militias became known as the Janjaweed (“the evildoers on horseback”).

Although the Darfur conflict has largely faded from the media headlines, it continues producing many refugees, internally displaced persons, unused farmland, and political unrest. The conflicts in Darfur have destroyed many of the older patterns of dispute settlement among groups as well as much of the economic infrastructure. The social texture and trust among groups is likely to be more difficult to rebuild than homes, livestock, and water wells.

The joint African Union – United Nations peacekeeping force has not been able to produce peace. Peacekeeping forces need a peace to keep, and while there have been lulls in fighting, there has been no peace to keep. Banditry, criminal activities, and periodic military action continues. It is impossible to know if the current outbreak of armed violence has local causes or if it is a reflection of instability at the central government level. The situation in Darfur remains critical and needs to be watched closely.

Note:

1) Julie Flint and Alex de Wall, Darfur: A Short History of a Long War (London, Zed Books, 2005)

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

Qu’on le veuille ou non, un seul monde et le droit à la migration

In Africa, Anticolonialism, Asia, Being a World Citizen, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, Europe, Fighting Racism, Human Rights, Latin America, Middle East & North Africa, Migration, NGOs, Refugees, Solidarity, Syria, The former Soviet Union, The Search for Peace, Track II, United Nations, World Law on December 28, 2021 at 5:00 PM

Par Bernard J. Henry

Deux ans déjà, deux ans d’une guerre mondiale qui semble interminable, une Troisième Guerre Mondiale non entre deux ou plusieurs alliances d’Etats souverains, ou contre un envahisseur extraterrestre comme dans certains films ou séries de science-fiction, mais contre un virus – un coronavirus, le SARS-CoV-2 responsable de la COronaVIrus Disease of 2019 ou Covid-19. Après la souche originelle dite de Wuhan, le monde a découvert les variants, d’abord affublés de gentilés (anglais, sud-africain, indien) puis renommés selon l’alphabet grec : Alpha, Beta, Delta …  Et maintenant Omicron.

La lutte progresse mais la pandémie sait contre-attaquer, comme avec Omicron. Hélas, l’inégalité vaccinale entre pays et régions du monde, couplée aux décisions scientifiquement absurdes de certains gouvernements, se fait pour le virus une alliée inespérée.

L’histoire nous l’enseigne, lorsqu’une crise mondiale éclate et se prolonge, ce n’est pas après qu’elle a pris fin qu’il faut envisager l’avenir, mais pendant même qu’elle se produit, et faire de ses projets son but réel de guerre. L’histoire nous l’enseigne, oui, et l’an prochain verra le quatre-vingtième anniversaire des Nations Unies, non pas de l’organisation internationale créée en 1945 à San Francisco – également berceau de l’Association of World Citizens (AWC) – mais de l’alliance militaire des pays combattant l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon. Une alliance militaire qui avait retenu les leçons de l’échec de la Société des Nations et compris, à l’avenant, qu’un combat armé ne vaut rien s’il n’est porteur d’un projet politique pour un monde en paix, donc, un monde plus uni.

Un monde plus uni …  Que certains partis politiques ici ou là le veuillent ou non, c’est ce que produira inéluctablement cette pandémie, après une épreuve dont aucun continent sur terre n’aura été épargné. Et même si cela dérange ces partis xénophobes de divers pays et continents, là encore, ce monde ne pourra plus regarder de la même manière le sujet dont ils ont fait leur fonds de commerce pendant le demi-siècle écoulé – la migration.

La forteresse WENA

Si c’est littéralement le monde entier qui est touché, tout comme par la Covid-19, par le virus de la xénophobie qu’aucun vaccin ne vient enrayer, le centre mondial de l’épidémie est bien la WENA (Western Europe and North America, Europe occidentale et Amérique du Nord). Depuis le début du siècle, avec des entrées au gouvernement en Autriche et en Italie notamment, ainsi qu’une présence au second tour de l’élection présidentielle en France et un résultat électoral sans précédent aux Pays-Bas, l’extrême droite xénophobe n’a cessé de croître en WENA, jusqu’à fusionner au Canada avec la droite traditionnelle incarnée par le Parti conservateur. Mais, après des reflux ici et là, l’année 2015 est venue lui ouvrir grand les portes jusqu’alors closes du pouvoir.

Après ce que d’aucuns appelaient la «crise migratoire» de l’été, lorsque migrants et réfugiés avaient eu l’impudence de venir déranger la baignade et la bronzette des Européens en accostant sur la rive sud de la Méditerranée, un exode vite réduit par certains à une attaque envers l’Occident de Daesh, le soi-disant «État islamique en Irak et en Syrie» qui avait déjà en janvier fait couler le sang à Paris, la Grande-Bretagne suivit sans mal l’année suivante un UKIP déchaîné contre des hordes d’envahisseurs vers le vote du Brexit. A des milliers de kilomètres de là, loin des rivages du désespoir, un Donald Trump donné perdant d’avance remporta contre toute attente la Maison Blanche en évoquant, entre autres, un mur géant le long de la frontière mexicaine censé bloquer toute immigration clandestine. En 2017, bien que largement vaincue en fin de compte, l’extrême droite française atteignit une nouvelle fois les marches de l’Élysée. En 2018, les électeurs italiens consacrèrent Matteo Salvini. Il ne suffisait plus d’une «forteresse Europe», le temps était venu d’une «forteresse WENA», à bâtir du plus ironiquement sur des plans fournis par Moscou, où le pouvoir inspire et parfois finance les partis d’extrême droite comme de gauche radicale, antagonistes mais unanimes pour saper la démocratie libérale.

Ile de Lesbos (Grèce), 11 octobre 2015 (C) Antonio Masiello

Ils savent ce qui leur fait peur, les tenants de la forteresse WENA. Ils le désignent par deux mots – le grand remplacement, celui d’une population européenne blanche et chrétienne qui n’existe que dans leur imaginaire par des hordes d’Arabes et d’Africains musulmans. Leur imaginaire où trône Le Camp des Saints, roman publié en 1973 par Jean Raspail et qui, en écho à l’antisémitisme délirant des Turner Diaries adulés par les suprémacistes blancs des Etats-Unis, décrit la chute de l’Occident blanc devant une invasion venue des pays du Sud. Loin d’avoir été oublié avec le temps, Le Camp des Saints inspire encore aujourd’hui l’extrême droite française ainsi que des proches de Donald Trump.

Personne au sud ne prône un «grand remplacement», concept qui n’existe donc qu’en WENA. Et pour cause, il ne pouvait venir d’ailleurs. S’il est une région au monde dont les pays ont, dans le passé, débarqué de force sur des rivages lointains, usé de la force pour imposer leur présence puis, in fine, leurs institutions, leur religion et leur culture, ce sont bien ceux de la WENA à travers le colonialisme, imités plus tard, tragique ironie, par l’URSS «anticolonialiste» sous couvert de soutien idéologique et pour les pires effets, dont deux en Afghanistan ayant pour noms les Talibans et Al-Qaïda.

Il n’y a qu’eux qui y pensent, eux pour qui la relation avec l’autre n’est que haine ou mépris, et pour certains, violence et guerre où l’on ne peut être que vainqueur ou vaincu. Dans leur immense majorité, celles et ceux qui, au sud, veulent gagner la WENA y recherchent tout au contraire son mode de vie, ses opportunités de travail et de construction d’une vie nouvelle, ses libertés que leur refusent les gouvernements de leurs pays d’origine, se servant la plupart du temps de la culture traditionnelle locale comme d’un alibi et nourrissant ainsi les fantasmes des xénophobes en WENA, trop contents de prendre en tenaille des migrants et réfugiés déjà pourchassés par leurs propres gouvernants.

Nigel Farage, chef du parti UKIP, agitant le spectre de la migration pour amener les Britanniques à voter pour le Brexit en 2016 (C) @epkaufm (Twitter), licensed under Public Domain

La WENA a peur. Elle a peur de tous ces gens qui voient en elle un exemple pour leurs propres dirigeants, peur de toutes ces victimes qui l’appellent à agir pour leur permettre de vivre en paix chez eux ou, si elle s’y refuse, à les admettre au moins sur son territoire. Elle a peur aussi de ses propres enfants, ceux dont les parents sont eux-mêmes venus d’ailleurs ou dont les ancêtres plus lointains y ont été amenés de force, notamment comme esclaves. Elle a peur des Black Lives Matter et autres mouvements exigeant la justice pour qui, né ou élevé dans la WENA, s’y voit rejeté car porteur de cet ailleurs qui la tétanise.

Ses dirigeants ont peur, et ceux qui voudraient l’être aussi. Délogé de la présidence américaine, Donald Trump ne désarme pas. En France, terre de l’adoption de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme en 1948, l’extrême droite se dédouble en deux partis rivalisant de peur et de haine d’autrui, tandis que le parti héritier de celui du Général de Gaulle parle arrêt de l’immigration et sortie de la Cour européenne des Droits de l’Homme, même la gauche se laissant tenter par la facilité xénophobe en s’en prenant par exemple aux transferts d’argent de travailleurs migrants vers leurs familles au pays.

Mise à mal par l’exemple russe de la démocratie illibérale de pure façade et celui de l’autoritarisme de marché donné par la Chine, la WENA n’est plus, elle le sait, maîtresse du monde. Devenir la forteresse WENA ne résoudra pourtant, pour elle, aucun problème. Fantasmer n’est pas empêcher les difficultés, encore moins les surmonter mais bien les rendre hors de contrôle. A travers le monde entier, migration et recherche d’asile génèrent des drames sans lien avec les peurs irraisonnées des opinions occidentales. La WENA peut bien rêver d’isolement, mais tout comme ceux que crée la Covid-19, les drames de la migration ont aboli les frontières et uni le monde – pour le pire.

Le monde uni en fait refuse de l’être en droit

Déjà tourmentée par ses cauchemars de « grand remplacement » et les capitulations de ses démocrates supposés devant les vrais populistes, la WENA tente l’impossible en s’obstinant à séparer strictement les migrants, en quête d’une vie meilleure, et les réfugiés, qui fuient une persécution potentiellement mortelle. Il est pourtant de moins en moins possible de chercher une vie meilleure sans fuir aussi une certaine forme d’oppression, même en filigrane, là où un réfugié peut certes avoir dû laisser derrière lui une vie confortable mais à laquelle a mis fin une soudaine et brutale menace. Et le mouvement des demandeurs d’asile s’exerce toujours bien davantage vers la WENA qu’à partir d’elle …   Mais qui érige la peur en système s’en soucie bien peu. Tant pis pour les tragédies qui en sortent et tant pis pour le mauvais exemple ainsi envoyé au reste du monde, qui ne le reçoit que trop clairement.

Toute cette année, l’AWC n’a pu que le constater en intervenant sur des situations où les frontières des Etats ne s’ouvrent que pour laisser entrer l’oppression venue d’ailleurs. Entre la Pologne, Etat membre de l’Union européenne (UE), et le Belarus sous la tyrannie d’Aleksandr Loukachenko, des migrants et réfugiés venus du Moyen-Orient sont bloqués hors du monde, utilisés par Minsk tels des pions contre l’UE et refoulés par Varsovie qui craint un afflux si elle laisse entrer un petit groupe de personnes. A l’intérieur de l’UE même, le Danemark où l’extrême droite inquiète un gouvernement social-démocrate restreint encore ses lois sur l’asile et ordonne aux réfugiés de Syrie de rentrer chez eux, comme si la fin des combats actifs dans certaines régions du pays rendait plus sûr, et meilleur, le régime tyrannique de Bachar el-Assad. Et c’est à toute l’UE que se pose, comme au monde entier, la question de l’accueil des réfugiés d’Afghanistan depuis le retour au pouvoir le 15 août dernier de la milice islamiste des Talibans, dont la première cible est depuis un quart de siècle toujours la même – les femmes, premières à devoir fuir et premières à chercher asile.

Manifestation de soutien aux réfugiés à Berlin le 31 août 2014 (C) Montecruz Foto

Cherchant toujours plus à fermer ses frontières à qui veut y entrer, la WENA n’a en revanche aucun état d’âme à les ouvrir grand pour en faire sortir l’inspiration du refus de l’autre. Et ça marche.

En Amérique latine où se produit la deuxième plus grave crise de demandeurs d’asile au monde, celle du Venezuela où quiconque le peut fuit la dictature de Nicolas Maduro soutenue par Moscou, le Pérou qui accueille le plus grand nombre d’exilés vénézuéliens refuse aux enfants son statut de «Migration Humanitaire», plongeant donc des mineurs déjà déracinés dans une invivable inexistence officielle. En Égypte, où déjà sévit une répression intense, des réfugiés de conflits africains comme celui de l’Érythrée se voient, en dépit de l’évidence même, déboutés de leurs demandes d’asile et placés dans l’expectative d’un rapatriement forcé à tout moment. En Russie, une réfugiée d’Ouzbékistan privée d’un jour à l’autre de son statut après avoir dénoncé les manquements de Moscou à ses obligations en la matière a fini sa course en détention dans un aéroport, «hors du monde», comme emmurée «dans la prison des frontières», selon la Complainte du Partisan, l’autre chant de la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Qu’attendre d’autre d’un monde qui s’entête à ne pas comprendre que, bien que composé d’États souverains, il est désormais uni dans l’épreuve et doit donc le devenir aussi pour la vaincre ? Un monde uni de fait qui refuse de l’être de droit, ce n’est pas nouveau dans l’histoire et on en sait les conséquences. En 1914, c’est un monde où l’Europe faisait la loi mais où une forme de mondialisation, économique et technologique, existait déjà qui est entré en guerre, car sa politique était restée peu ou prou celle du Congrès de Vienne, là où les nations ayant vaincu l’Empire français de Napoléon Ier avaient décidé entre elles du sort des autres. Pour certains la Grande Guerre, pour d’autres «la der des der», le conflit mondial sorti d’un ordre international périmé allait certes engendrer la première organisation politique internationale de l’histoire, la Société des Nations, mais cette dernière allait s’avérer elle aussi en retard sur son temps, incapable d’arrêter les ambitions italiennes en Éthiopie puis celles plus dévastatrices et meurtrières encore d’Adolf Hitler et du Troisième Reich allemand. Ce n’est qu’en combattant le fléau d’un temps en son temps, en créant contre Hitler une alliance militaire prenant le nom de Nations Unies, que le monde libre allait réussir à vaincre le Reich génocidaire et créer une nouvelle organisation, celle que nous connaissons encore aujourd’hui – l’Organisation des Nations Unies.

Voir le passé avec l’œil du présent, l’historien le dira, il faut se l’interdire. Mais l’inverse n’est pas plus souhaitable, et de 1914, l’historien pourra le dire encore. Que conclure alors d’un monde qui, en proie à une pandémie qui a déchiré les frontières, s’y enferme comme en des murailles et se le voit enseigner par la région même qui, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, symbolisait la liberté ?

(C) U.S. National Archives & DVDs

Qu’on le veuille ou non

Un monde sans frontières est aussi peu probable qu’un «grand remplacement» en WENA, peu probable et, pour nous, une fausse bonne idée. L’AWC défend depuis le départ une Citoyenneté Mondiale accessible à toutes et tous, acceptable par toutes et tous, fondée sur un principe simple mais qui semble si difficile à accepter : étant toutes et tous natifs et habitants de la planète Terre, il est du devoir de chacun(e) de la protéger ainsi que son peuple, notre peuple, l’humanité, et accepter cet état d’esprit est entrer dans une Citoyenneté Mondiale qui s’exerce en supplément de la citoyenneté nationale, non à la place, d’autant qu’il n’existe au niveau planétaire aucune structure reconnue par les États qui permette une telle substitution. Même la citoyenneté de l’UE n’est acquise que par la citoyenneté nationale de l’un de ses États membres, se vouloir citoyen(ne) de l’Union de manière directe et exclusive étant impossible.

Pour autant, et l’histoire ne va pas dans une direction autre, qu’est-ce qui oblige les frontières à s’ériger en remparts, a fortiori contre un ennemi inexistant et chimérique ? Au nom de quoi les États souverains devraient-ils être des citadelles ? Et surtout, comment exercer dans de telles conditions la moindre Citoyenneté Mondiale alors que le sort de toute la planète et toute l’humanité nous le commande ? C’est ce que l’AWC a toujours défendu et, aujourd’hui, ce que l’on pouvait refuser comme n’étant qu’un simple axiome de notre part est devenu, plus que jamais, un fait prouvé. Même si un autre enseignement de la Covid-19 est, hélas, que les faits prouvés peuvent n’être plus probants.

Négateurs du virus, promoteurs de thérapies inefficaces, d’aucuns auront rejeté l’évidence nue face au SARS-CoV-2. Chefs d’État ou de gouvernement, qu’ils se nomment Trump, Johnson ou Bolsonaro, ils auront tous fini par rencontrer ce virus qu’ils niaient ou minimisaient, finissant ainsi par prouver au contraire son existence et le besoin absolu de s’en protéger. D’autres poursuivent aujourd’hui le travail de sape de ces derniers, parfois en y laissant leur vie. Les faits prouvés peuvent n’être plus probants, mais Lénine le savait, «les faits sont têtus».

Ces politiques migratoires et ces injustices qui nous ont amenés à intervenir, nous ne les avons pas inventées. L’AWC n’a pas le temps, encore moins le goût, de fabriquer des problèmes, trop occupée qu’elle est à tenter de résoudre ceux dont elle vient à avoir connaissance. Une vision des frontières, de l’étranger et de la migration qui n’est plus adaptée à son temps, c’est un problème, majeur, que nous ne résoudrons jamais seuls et qui demande une implication littéralement universelle. D’autant qu’il n’est pas sans rencontrer l’autre problème majeur du moment, le coronavirus. Si ce n’est par la coupable méfiance vis-à-vis de traitements venus de l’extérieur et/ou par la tout aussi coupable négligence alimentant l’inégalité vaccinale entre nations, plusieurs fois dénoncée de concert par l’Organisation mondiale de la Santé et le Fonds monétaire international, comment expliquer l’apparition des variants Delta puis Omicron respectivement en Inde puis en Afrique du Sud ? On empêchera des êtres humains de quitter leur pays, on les empêchera d’entrer dans celui qu’ils espèrent atteindre, mais des gardes-frontières n’arrêtent pas un virus. Les frontières non plus, et voir en elles une solution soit à la migration tant redoutée soit à la Covid-19, c’est rendre impossible tant une migration ordonnée et humaine que la fin de la pandémie.

Un seul monde, ce n’est plus un slogan, c’est maintenant un fait. Que la WENA vous nomme un migrant si vous y venez ou si vous allez et venez en dehors d’elle (le terme «réfugié» n’ayant plus rien d’automatique, même devant un danger avéré), ou un expatrié si vous en venez et la quittez, vous serez toujours soumis aux lois nationales sur la migration et c’est là, partout, un domaine régalien, privilège absolu de l’État. Mais si ces lois sont adoptées et/ou appliquées les yeux grands fermés à la marche du monde, votre sort ne regardera bientôt plus seulement votre État de provenance et/ou d’arrivée. Pas plus que votre nationalité ne fera quelque différence si vous êtes positif à la Covid-19, où que vous soyez. Les deux questions seront mondiales.

Le droit absolu à la migration, sans demander l’avis de l’État d’arrivée, n’existera probablement jamais. Pour autant, le droit à la migration, celui d’être accueilli dignement, d’être ainsi traité même si l’on doit ensuite repartir et, certes, de n’être en aucun cas traité en migrant lorsque l’on est demandeur d’asile, peut et doit être un droit absolu, pour d’élémentaires raisons d’humanité dont même une catastrophe planétaire claire et présente n’autorise pas l’oubli.

Qu’on le veuille ou non, il n’existe plus qu’un seul monde. S’il prend au sérieux les malades de la Covid-19, alors il n’a pas d’excuse pour ne pas prendre au sérieux les migrants. Au moment où la deuxième année de la pandémie s’achève, s’il est déjà temps de prendre une bonne résolution, alors, que ce soit celle d’y parvenir enfin. Et immuniser les consciences contre nos coupables indifférences.

Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

We Must Protect the Rights of the Hazara Population in Afghanistan

In Asia, Being a World Citizen, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, Fighting Racism, Human Rights, Middle East & North Africa, NGOs, Solidarity, The Search for Peace, United Nations, War Crimes, World Law on September 2, 2021 at 7:55 PM

By René Wadlow

The Association of World Citizens (AWC) is strongly concerned by possible repression against the Hazara population in Afghanistan, repression of such an extent that it could be considered genocide. While it is still too early to know what the policies and practice of the Taliban toward minorities will be now, during the past Taliban rule (1996-2001) there was systematic discrimination against the Hazara and a number of massacres.

There are some three million Hazara whose home area is in the central mountainous core of Afghanistan, but a good number have migrated to Kabul, most holding unskilled labor positions in the city. The Hazara are largely Shi’a in religion but are considered as non-Muslim heretics or infidels by the Taliban as well as by members of the Islamic State in Khorasan (ISIS-K), now also an armed presence in Afghanistan.

In the past there was a genocidal period under the rule of Abdur Rahman Khan. During the 1891-1893 period, it is estimated that 60 percent of the Hazara were killed, and many others put into slavery-like conditions.

To understand fully the concern of the AWC for the Hazara, it is useful to recall Article II of the 1948 Convention against Genocide.

In the present Convention, genocide means any of the following acts committed with intent to destroy, in whole or in part, a national, ethnic, racial or religious group, as such:

* Killing members of the group;
* Causing serious bodily or mental harm to members of the group;
* Deliberately inflicting on the group conditions of life calculated to bring about the physical destruction in whole or in part;
* Imposing measures intended to prevent births within the group;
* Forcibly transferring children of the group to another group.

There have been repeated appeals to make the 1948 Genocide Convention operative as world law. The then United Nations Secretary-General, Kofi Annan, said in an address at UNESCO on December 8, 1998 “Many thought, no doubt, that the horrors of the Second World War – the camps, the cruelty, the exterminations, the Holocaust – could not happen again. And yet they have. In Cambodia, in Bosnia and Herzegovina, In Rwanda. Our time – this decade even – has shown us that man’s capacity for evil knows no limits. Genocide – the destruction of an entire people on the basis of ethnic or national origins – is now a word our out time too, a stark and haunting reminder of why our vigilance but be eternal.”

The 1948 Convention has an action article, Article VIII:

Any Contracting Party may call upon the competent organs of the United Nations to take such action under the Charter of the United Nations as they consider appropriate for the prevention and suppression of acts of genocide […]

Despite factual evidence of mass killings, some with the intent to destroy “in whole or in part”, no Contracting Party has ever called for any action under Article VIII. (1)

The criteria for mass killings to be considered genocide does not depend on the number of people killed or the percentage of the group destroyed but on the possibility of the destruction of the identity of a group. It is the identity of the Hazara and their religious base which is the key issue. Events need to be watched closely, and nongovernmental organizations must be prepared to take appropriate action.

Note
(1) For a detailed study of the 1948 Convention and subsequent normative development see: William A. Schabas, Genocide in International Law (Cambridge University Press, 2000, 624 pp.)

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

24 mars : La vérité est un Droit Humain

In Being a World Citizen, Democracy, Human Rights, Latin America, NGOs, Religious Freedom, Solidarity, Spirituality, Track II, United Nations on March 26, 2021 at 5:00 PM

Par Bernard J. Henry

Trente-cinq ans déjà, en janvier dernier, que le chanteur français Daniel Balavoine trouvait la mort tragiquement lors du Paris-Dakar où il était présent non comme coureur, mais, fidèle à ses convictions telles qu’il les exprimait dans ses chansons, pour une opération humanitaire qu’il avait mise en place et voulait voir aboutir – littéralement, il l’aura payé de sa vie.

Dans ses chansons, Balavoine évoquait souvent les Droits Humains, le sous-développement, les atteintes à l’environnement et, bien sûr, le racisme, comme dans son dernier succès de son vivant, L’Aziza. A sa manière, il était un Citoyen du Monde au sens où le conçoit l’Association of World Citizens (AWC). Dans son album de 1983 intitulé Loin des yeux de l’Occident, il chantait le sort des femmes dans le Tiers Monde, comme l’on appelait alors le monde en développement, les écrivains emprisonnés par les dictatures militaires d’Amérique latine et, dans cette même région du monde, les Mères de la Place de Mai en Argentine. Depuis 1977, deuxième année de la dictature militaire dans le pays, ces mères de «disparus forcés» manifestent face au siège du gouvernement en demandant la vérité sur le sort des leurs. La junte au pouvoir les avait surnommées les «folles de la Place de Mai» pour les discréditer ; elle n’a ainsi fait que rendre leur cause mondialement célèbre.

Dans Revolución, dernière piste de Loin des yeux de l’Occident qui a pour titre le dernier vers de cette même chanson, Balavoine chantait ainsi d’elles :

«Comme on porte une couronne,

Elles ont la peur sur leur visage ruisselant,

Espérant la maldonne,

Elles frappent leur poitrine en défilant,

Pieusement questionnent :

‘Est-ce que disparus veut dire vivants ?’

Faut-il qu’elles pardonnent

Pour croire que leurs morts ne sont qu’absents ?»

Et c’est bien là toute la question, au-delà même des atteintes aux Droits Humains – la question de la vérité sur les sévices commis, cette vérité que l’on refuse aux proches des victimes et qui, dans notre monde d’aujourd’hui, est pourtant considérée en elle-même comme un Droit Humain à part entière.

Monseigneur Romero : le plomb d’une balle pour le plomb du silence

Chaque année, dans le langage technique et bureaucratique, comme l’ONU et les autres organisations intergouvernementales bien intentionnées mais lourdes à manier en ont le secret, le 24 mars est la «Journée internationale pour le droit à la vérité en ce qui concerne les violations flagrantes des droits de l’homme et pour la dignité des victimes», même s’il suffit d’en retenir quatre mots, les plus «essentiels» comme le dit ce monde de pandémie – droit à la vérité.

Si Balavoine chantait les disparitions forcées, violation des Droits Humains qui invisibilise par excellence le martyre infligé aux victimes et permet comme nulle autre le mensonge, y compris en sa forme la plus cruelle et cynique qu’est le silence, le droit à la vérité concerne tout type d’atteinte aux Droits Humains, qu’elle soit perpétrée derrière les épais murs d’un bâtiment gouvernemental ou sous les yeux de qui voit soudain un proche connaître le pire. Et bien sûr, de la même manière que Chamfort parlait au dix-huitième siècle d’une France où «on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin», dans un pays qui attente au droit, quiconque le dénonce devient soi-même une victime de choix.

Monseigneur Óscar Romero

C’est en mémoire de l’une de ces victimes, qui avait osé élever la voix sur les atrocités dont il avait été témoin, que la Journée internationale a été proclamée. Il se nommait Óscar Arnulfo Romero y Galdámez, il était Archevêque catholique romain de San Salvador, capitale du Salvador où la guerre civile opposait depuis peu le gouvernement conservateur et une guérilla marxiste. Lui aussi conservateur au départ, Monseigneur Romero reçoit un choc avec l’assassinat en 1977 d’un prêtre jésuite de son diocèse par un escadron de la mort pro-gouvernemental. Il devient alors un ardent défenseur des Droits Humains, notamment de ceux des paysans. Devenu un farouche dénonciateur des exactions de l’armée et des paramilitaires, il est abattu d’un coup de fusil en pleine poitrine le 24 mars 1980 alors qu’il dit sa messe dans un hôpital.

Le Salvador, autre pays dont avait parlé Balavoine dans Dieu que l’amour est triste, où il le rebaptisait le «San Salvador». Et autre exemple de la guerre aux Droits Humains que menaient à travers l’Amérique latine, du Guatemala jusqu’à la Terre de Feu, des dictatures civiles ou militaires auxquelles tout était bon pour réprimer la moindre opposition, cette guerre qui, en 1982, allait avoir pour victime collatérale à des milliers de kilomètres par-delà l’Atlantique, au Palais des Nations de Genève, Theo van Boven, chassé de la direction du Centre des Nations Unies pour les Droits de l’Homme pour avoir lui aussi élevé la voix trop fort, même si lui, au moins, y survécut et en témoigne encore à ce jour.

Le mensonge, première atteinte aux Droits Humains

Bien entendu, le temps a passé. Trente-cinq ans depuis le décès tragique de Daniel Balavoine. Plus de quarante ans depuis l’assassinat de Monseigneur Romero et bientôt tout autant depuis l’éviction de Theo van Boven. Mais le temps et l’évolution des atteintes aux Droits Humains n’ont fait, surtout depuis la Conférence de Vienne en 1993, que renforcer la victime, réelle ou potentielle, dans sa position centrale dès qu’il est question de défendre les Droits Humains ou, comme ici donc, de diffuser l’information sur les violations.

Theo van Boven

Ce qui est vrai pour les «folles de la Place de Mai», comme les appelaient avec mépris les «hommes des casernes» de Buenos Aires, est vrai pour toute autre situation où des droits sont violés et le secret est invoqué pour en cacher l’existence, ou la réalité au profit d’une version plus commode. Il n’est pas un type de violation des Droits Humains où le droit à la vérité ne s’avère crucial, même ce qui paraît évident pouvant receler une réalité plus occulte.

Qui a tué Lokman Slim au Liban ? Qui donne l’ordre de harceler Nidžara Ahmetašević, militante bosnienne de l’aide aux migrants à la frontière entre Croatie et Bosnie-Herzégovine ? Pourquoi Mohamed Gasmi, Défenseur des Droits Humains en Algérie, est-il poursuivi au pénal par son gouvernement sous les accusations calomnieuses, désormais devenues typiques des régimes autoritaires et des démocraties illibérales à travers le monde, d’avoir «eu des contacts avec des agents étrangers ennemis du pays» et «d’avoir comploté pour commettre des actes terroristes en sol national» ? Autant de questions auxquelles l’AWC s’est employée depuis le début de cette année à recueillir des réponses, autant que possible. Parce que le mensonge, à commencer par le silence qui en est la forme la plus venimeuse, est la première et la pire des atteintes aux Droits Humains.

Le droit à la vérité sur les atteintes aux Droits Humains n’est donc pas un pur vœu moral, pas plus qu’il ne doit demeurer un vœu pieux. Il est un véritable droit, dont la revendication n’est pas morale ou spirituelle mais bel et bien juridique, et au sens large du terme, politique. A défendre toujours, contre le mensonge et le silence des violateurs et contre les fausses vérités des tenants du complotisme et du confusionnisme sur Internet et ailleurs de par le monde.

Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

Pourparlers de paix en Afghanistan : Les femmes qui devraient être reines

In Being a World Citizen, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, Human Rights, International Justice, Middle East & North Africa, NGOs, Solidarity, Spirituality, The Search for Peace, Track II, War Crimes, Women's Rights, World Law on March 8, 2021 at 7:00 AM

Par Bernard J. Henry

«Quand vous êtes blessé et abandonné sur les plaines d’Afghanistan, et que les femmes arrivent pour découper ce qu’il reste de vous, dépêchez-vous de rouler jusqu’à votre carabine, de vous faire sauter la cervelle et d’aller vers votre dieu comme un soldat», disait Rudyard Kipling, l’écrivain britannique dont le culte de la virilité, notamment militaire, transpire à travers son œuvre. En témoigne son poème «If», «Si …», traduit en français par André Maurois dans Les silences du colonel Bramble et parfois désigné par son vers final, «Tu seras un homme, mon fils».

Le même Kipling qui nous racontait, dans The Man Who Would Be King, en français L’homme qui voulut être roi, la fable de deux Anglais qui se jurent de découvrir le pays perdu du Kafiristan, niché quelque part entre Afghanistan et Pakistan, alors colonies britanniques. Ils y parviennent et, lors d’un affrontement avec des indigènes, un hasard fait que l’un des deux, Daniel Dravot, est subitement pris pour un dieu. Conduit à la capitale de ce pays rendu au culte d’Alexandre le Grand, il est proclamé fils du conquérant et couronné roi. Mais lorsqu’il épouse une jeune fille pour fonder sa dynastie, celle-ci le démasque. Dravot exécuté en public, son comparse supplicié puis libéré rentre en Inde en emportant sa tête encore ornée de la couronne.

L’histoire est fictive, mais le Kafiristan existe. Aujourd’hui le Nouristan, il est une province orientale de la République islamique d’Afghanistan, un pays où, loin des aventures viriles que rêvait Kipling, des femmes mènent une lutte quotidienne – une lutte pour la paix.

Vingt ans d’une paix introuvable

Depuis l’invasion soviétique de 1980, suivie de huit ans de combats entre régime communiste soutenu par Moscou et Mojahedin, combattants de la résistance – parmi lesquels se trouvait un groupe alors soutenu par les Etats-Unis, dénommé Al-Qaïda et commandé par un Saoudien du nom d’Osama bin Laden – le pays n’a jamais connu que la guerre, dont était sorti en 1996 l’ «Émirat islamique d’Afghanistan», créé par la milice islamiste des Talibans qui avait fait du même Osama bin Laden l’un de ses ministres, bien à l’abri pour lancer ses attaques terroristes contre son ancien allié américain le 11 septembre 2001. L’intervention militaire internationale qui avait ensuite mis fin à la folie meurtrière des Talibans n’a jamais engendré une paix durable.

Comme le chante Pierre Perret, “Quand la femme est grillagée, Toutes les femmes sont outragées.” (C) USAID

En presque vingt ans, plusieurs initiatives ont été lancées sous les présidences successives de Hamid Karzai et Ashraf Ghani, mais l’obstination des Talibans a mis à néant tous les efforts. Après un traité signé en 2016 avec un autre mouvement islamiste armé, le Hezb-e Islami Gulbuddin, des pourparlers de paix avec les Talibans se sont enfin ouverts en septembre dernier à Doha, la capitale du Qatar. Mais les discussions piétinent. Malgré des propos lénifiants, les Talibans démontrent encore et toujours la même haine d’une partie bien ciblée de la population, contre laquelle ils avaient déchaîné du temps de leur «émirat» toute leur répression – les femmes.

Les puissances étrangères engagées en Afghanistan n’ont pas oublié les cinq années de ce que les Talibans voulaient le régime islamique «le plus rigide au monde», ni les femmes cloîtrées chez elles, autorisées à sortir seulement sous la burqa et, lorsqu’accusées d’adultère, lapidées. Pas de paix au prix d’un retour à cette époque, insiste-t-on à Doha. Parfait. Mais s’il n’est pas question d’une paix aux dépens des droits des femmes, pourquoi alors maintenir les Afghanes en dehors des pourparlers ?

Les droits des femmes, nerf de la guerre

Réduites au silence sous les Talibans, devenues comme fantômes sous leurs burqas, les femmes ont su depuis 2001 profiter de leur liberté retrouvée. Certes voilées en public comme leurs sœurs iraniennes, dans cette République islamique d’Afghanistan dont le nom rappelle celui du voisin de l’ouest, les Afghanes n’en ont pas moins su faire entrer le vent dans leurs voiles.

Comme le rappelle Amnesty International, elles sont avocates, médecins, magistrates, enseignantes, ingénieures, athlètes, militantes, politiciennes, journalistes, bureaucrates, entrepreneuses, policières, soldates. Et ce sont aujourd’hui 3 300 000 petites Afghanes qui sont scolarisées, se préparant à marcher dans les pas de leurs aînées.

Et pourtant. La tentation existe pour Kaboul, du jour au lendemain, de décider que la paix avec l’irréductible ennemi taliban vaut bien de brûler les (re)conquêtes de ses citoyennes. Elles le savent. Farahnaz Forotan, journaliste de vingt-huit ans contrainte à l’exil car figurant sur une liste de personnes à abattre des Talibans, le sait mieux que toute autre. Pour dire le refus des Afghanes de voir leurs droits transformés en monnaie d’échange, elle a lancé la campagne MyRedLine (Ma ligne rouge) désignant la ligne à ne pas franchir à Doha.

Farahnaz Forotan

Dans l’État afghan, la paix s’écrit au masculin. Un Ministre d’État à la Paix a été nommé au sein du Gouvernement, auquel s’ajoute un Haut Conseil de la Réconciliation nationale dirigé par Abdullah Abdullah, ancien Ministre des Affaires Étrangères et candidat malheureux à la présidentielle de 2014. Pour l’équipe Ghani, la paix est une urgence, et qui dit urgence dit sacrifices. Les droits des femmes étant le nerf de la guerre, pour une paix qu’il faut obtenir à tout prix, le premier sacrifice sera de les brûler, craignent-elles légitimement de leurs propres autorités. Des mêmes hommes qui, salués voilà vingt ans comme les vainqueurs des Talibans, sont désormais prêts à de lourdes pertes à leur profit.

Et elles ont raison, car il est déjà un droit que le Gouvernement afghan leur a retiré en vue des pourparlers de paix – tout simplement, celui d’y participer. Impardonnable erreur.

Elles sauront faire la paix

Se croire habilité à toutes les concessions à l’ennemi parce que, l’ayant déjà vaincu une fois, l’on n’a pas réussi à le vaincre une seconde fois et qu’une paix doit être conclue d’urgence, un maréchal français l’avait déjà tenté, et depuis, son nom reste associé à la Shoah, même si, aujourd’hui comme hier, d’aucuns au sommet de l’Etat prônent une «patience malvenue», comme le chante Louis Chedid dans Anne, ma sœur Anne, envers le souvenir de l’inacceptable.

Si les hommes à la tête de l’Afghanistan sont prêts à emprunter ce même chemin, il leur faudra se souvenir que, pendant qu’entre leurs mains parlaient les armes, les femmes ont su mener leur propre lutte contre les Talibans, mais sans tuer ni blesser quiconque, luttant non pour le pouvoir mais pour le bien de toutes et tous, à commencer par les victimes les plus démunies des conflits armés, toujours et partout – les enfants.

Ainsi d’Ayesha Aziz, enseignante et directrice d’école, membre du Hezb-e Islami identique aux Talibans dans les idées mais qui, historiquement plus pragmatique, a conclu la paix avec le Gouvernement afghan. Avec Ayesha Aziz parmi les membres de sa délégation.

Ayesha Aziz (C) USIP

Déployant des talents de négociation et de diplomatie que d’autres s’interdisent de voir du seul fait qu’elle est une femme, elle a réussi à obtenir des Talibans l’ouverture d’écoles pour filles, des écoles qu’elle finance par le biais d’une entreprise de raffinement de pierres semi-précieuses qu’elle a créée et où elle engage des femmes par centaines. S’appuyant sur «le respect, l’humour et l’Islam», Ayesha Aziz obtient des résultats spectaculaires auprès de l’implacable milice islamiste.

Pour elle, la paix doit passer par le dialogue entre les femmes, celles du camp Ghani et les Talibanes, ainsi que par les zones rurales plutôt que par le sommet de l’État.

Très bien, pourrait-on dire, mais tout cela reste au niveau national et la paix se construit également avec des partenaires internationaux ; malgré tout son mérite, Ayesha Aziz ne semble pas taillée pour avoir affaire à eux. Si l’on pense ainsi, qu’à cela ne tienne. Palwasha Kakar, elle, sait parler hors de l’Afghanistan la langue que les décideurs doivent entendre.

Palwasha Kakar, lors de son témoignage devant le Congrès des Etats-Unis (C) USIP

Responsable principale du Programme Religion et Sociétés inclusives à l’United States Institute of Peace (USIP) de Washington, Palwasha Kakar a consacré plus de onze ans de sa vie à l’inclusion des femmes, l’engagement pour la paix des dignitaires religieux, la gouvernance et l’éducation dans son Afghanistan natal. A l’USIP, elle applique une approche comparative sur les femmes, la religion et la construction de la paix au Pakistan, en Libye, en Syrie, en Irak et au Myanmar. Son inspiration, elle la tient de ses sœurs afghanes qui, utilisant le cadre religieux, ont su négocier avec les Talibans pour des cessez-le-feu locaux, des libérations d’otages et des écoles pour filles.

Appelée à témoigner en 2019 devant le Congrès des Etats-Unis, témoignage capital au vu de la présence de deux mille cinq cents soldats américains en Afghanistan, Palwasha Kakar a rappelé que les femmes étaient essentielles au succès et à la durabilité de tout processus de paix, des pourparlers jusqu’à la mise en œuvre des accords, et qu’elles exigeaient une paix protégeant leurs acquis depuis 2001.

Pour les élus américains qui aimeraient trop Kipling, ce fut le temps d’un autre rappel. «A travers l’histoire de l’Afghanistan, les femmes ont toujours fait partie des processus de paix couronnés de succès. Même si l’on accorde toute la gloire à [l’empereur] Ahmed Shah Durrani pour avoir créé l’État d’Afghanistan moderne en 1747, c’est la contribution de Nazo Ana [poétesse et écrivaine] à l’unification des tribus qui se combattaient jusqu’alors pour ensuite affronter les Perses en 1709 qui fut la cheville ouvrière de la fondation de l’État afghan, ce qui lui a valu le titre de ‘Mère de la Nation afghane’. Quand les Talibans furent chassés du pouvoir en 2001 par les troupes américaines et leurs alliés, les femmes ont pris toute leur part au succès de l’accord politique du processus de Bonn et à la rédaction de la constitution qui a donné dix-huit ans de gouvernement démocratique stable, alors même que se poursuivaient les attaques des Talibans qui n’avaient pas été inclus dans le processus de Bonn».

Jadis, sans une femme, pas d’Afghanistan. Aujourd’hui, sans les femmes, pas d’Afghanistan libre. Demain, sans les femmes, un Afghanistan en paix est inconcevable.

La paix des femmes, seul espoir de survie

Professionnelles, citoyennes, militantes – mais indignes de donner la paix à leur pays.  A croire que les gouvernants afghans ont trop lu Kipling. Veulent-ils, à leur tour, être rois ? On le croirait pour peu, tant ils semblent craindre que, ceints de la couronne comme le fut Daniel Dravot de celle du Kafiristan, une femme censée les embrasser, mais refusant de se soumettre, ne les morde au sang et prouve que les faux dieux sont des mortels sans droit divin de régner.

Michael Caine (centre) et Sean Connery (droite) dans le film de John Huston L’Homme qui voulut être roi, d’après l’ouvrage de Rudyard Kipling, en 1975

Sans doute les femmes d’Afghanistan ne rêvent-elles pas d’être reines, laissant la futilité de ces fantasmes aux hommes pour se préoccuper de la vraie vie et de l’avenir. Mais lorsqu’il s’agit de rechercher la paix, juste et durable, impossible de ne pas penser qu’elles devraient être reines, autant que leurs compatriotes masculins se veulent rois, et pouvoir brandir leur sceptre face aux Talibans à Doha.

Blessé et abandonné sur les plaines d’Afghanistan, selon Kipling, il ne vous restait plus pour échapper à des femmes venues vous charcuter qu’à vous brûler la cervelle en un chevaleresque suicide. Sous les assauts des Talibans, c’est tout le peuple afghan qui git, blessé et abandonné, sur ses plaines rougies de sang. Voyant les femmes accourir pour le soigner et le relever, s’il leur prend la main, il saisit son ultime chance de survie. S’il choisit d’agripper son arme et se tirer une balle en refusant la paix des femmes, il voue son avenir à l’enfer.

Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

Ethiopia: Storm Clouds Getting Darker

In Africa, Being a World Citizen, Conflict Resolution, Current Events, Democracy, NGOs, Refugees, Solidarity, Sudan, The Search for Peace on January 24, 2021 at 8:20 PM

By René Wadlow

In an earlier article on the armed conflict in Ethiopia “Storm Clouds Gather Over Ethiopia” I agreed with other observers of the situation that one knows when an armed conflict starts but not when it ends. There is always a real danger that violence spreads to other parts of the country and that neighboring States get involved. Now both dangers have taken form in Ethiopia.

Ethiopia is a federal republic structured on the basis of 10 states or provinces. The provinces have the name of the major ethnic group within that province. However, no province is populated exclusively by one ethnic group. Through history and economic development people have moved to areas beyond their original “homeland”. However, people from a “foreign” ethnic group can be made to feel as “second class citizens”, and there may be violence used against them in times of tensions.

A neighborhood in Tigray

Thus, in the far west of Ethiopia, there is a small province called Benishangul-Gumuz, named after two ethnic groups, the Berta and the Gamuz. However, there are three other ethnic groups which also consider the area as their “homeland”. The area has good farmland and is a major producer of vegetables. Thus, Amhara farmers from the larger neighboring Amhara province have progressively settled in Benishangul-Gumuz. Tensions over land use has grown between the Amhara farmers and the dominant Gumuz. At the same time that the federal government forces were moving into the Tigray province, Gumuz militias attacked the Amhara settlers. The federal government sent in troops to restore order, but troops can not deal with the basic issues of ethnic-based tensions and disputes over land ownership which is often collective rather than individual. Thus, the tensions and violence in Tigray and Benishangul-Gumuz provinces may spread to other provinces as well.

In addition to the dangers of violence spreading to other provinces, there is a real danger that neighboring Sudan will get involved. The Ethiopian federal government’s military action within Tigray province has caused an exodus of some 50,000 persons across the frontier into Sudan. A smaller number have crossed the frontier into South Sudan.

Abdallah Hamdok

The Sudanese government in far-away Khartoum has been preoccupied with restructuring itself after the 30 years of governance by Omar al-Bashir came to an end in April 2019. However, the entry of a large number of refugees from Tigray must have pushed some in the Sudanese government to look at maps to see where all this trouble was going on. They saw that part of the trouble was near the Al-Fashaga triangle, a small area but of rich farmland largely farmed by Ethiopian farmers. However, Al-Fashaga is within the territory of Sudan, set by the British-Egyptian condominium in 1902 and 1907.

The Ethiopian settlers in Al-Fashaga had created self-protection militias without a relation to the Ethiopian central army. However, with the the current Ethiopian army near Al-Fashaga, the Sudanese government is rushing tanks and troops to the area. The acting Prime Minister of Sudan, Abdallah Hamdok, has publicly reaffirmed Sudanese ownership of the area. While it is difficult to have accurate reporting from Al-Fashaga, some nongovernmental organizations working with refugees in Sudan near the frontier have warned of possible fighting and increased tensions. There are real possibilities of the storm clouds getting darker.

Note:

An earlier article on the same subject from Prof. René Wadlow: Storm Clouds Gather Over Ethiopia.

Prof. René Wadlow is President of the Association of World Citizens.

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