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LES CITOYENS DU MONDE APPELLENT A UN CESSEZ-LE-FEU EN LIBYE ET A L’OUVERTURE DE NÉGOCIATIONS POUR UNE NOUVELLE RÉPUBLIQUE LIBYENNE

In Current Events, Democracy, Human Rights, Middle East & North Africa on March 20, 2011 at 4:29 PM

LES CITOYENS DU MONDE APPELLENT A UN CESSEZ-LE-FEU EN LIBYE ET A L’OUVERTURE DE NÉGOCIATIONS POUR UNE NOUVELLE RÉPUBLIQUE LIBYENNE

(Mis à jour le 20 mars 2011)

Par René Wadlow


Le 15 mars 2011, alors que les combats concernaient encore les seuls pro- et anti-Kadhafi, dans un message au Secrétaire Général de l’ONU, Ban Ki-moon, le Professeur René Wadlow, Représentant en Chef auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens (AWC), a exhorté le Secrétaire Général à prendre l’ascendant en appelant à un cessez-le-feu en Libye qui mît fin aux hostilités en cours et à l’hémorragie de réfugiés. En se prolongeant et s’intensifiant, le conflit ne fait que placer un insupportable fardeau sur des lieux de soins médicaux déjà débordés et sur l’approvisionnement visant à répondre aux besoins élémentaires de la population.

Un cessez-le-feu constituerait aussi un premier pas en direction de négociations menant à un nouvel ordre constitutionnel et à une nouvelle République libyenne dont le fondement démocratique serait des plus larges.

Depuis les Ides de Mars, la situation s’est envenimée et a pris un caractère international, avec l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU, un Sommet consécutif à celle-ci qui s’est tenu à Paris le 19 mars et le déclenchement des frappes aériennes et maritimes françaises, britanniques et américaines en Libye.

Pendant ce temps, les combats entre Libyens se poursuivent au sol. A ce stade, il paraît impossible de dire combien de temps durera le conflit armé et quels résultats sur le court terme il produira. La véritable question est de savoir comment aboutir à une fin des combats qui ait fait l’objet d’un accord préalable, puis d’ouvrir la porte à la nécessaire restructuration constitutionnelle du pays et à la création d’une République libyenne de large fondement démocratique.

Selon l’exemple des révolutions non-violentes de Tunisie et d’Egypte, des protestations contre le fonctionnement politique et économique de la Libye ont éclaté. Plutôt que d’entamer le dialogue, les autorités libyennes ont entrepris une politique de répression, laquelle a conduit à la violence à grande échelle que nous voyons aujourd’hui, provoquant par là même un flot massif de départs de travailleurs immigrés du pays ainsi qu’un important déplacement interne de Libyens.

Un manifestant libyen exigeant le départ de Muammar Kadhafi.

Seul un cessez-le-feu permettra le début d’un traitement en profondeur des questions constitutionnelles fondamentales que le pays a affrontées depuis l’Indépendance. Lorsque celle-ci est survenue en 1951, l’autorité reposait sur le Roi Sayyid Idriss as-Sanoussi (1890-1983), dirigeant d’une importante fraternité islamique qui se montrait de longue date plus soucieuse de réformes religieuses que de la structure du gouvernement ou de la qualité de l’administration. Son gouvernement possédait quelques attributs de décentralisation et de fédéralisme, mais reposait pour beaucoup sur des confédérations tribales qui existaient depuis bien plus longtemps. (1)

Quand les officiers de l’armée menés par le Colonel Muammar Kadhafi prirent le pouvoir à l’occasion d’un coup d’Etat en septembre 1969, la discussion s’engagea pendant un cours laps de temps quant à la forme de gouvernement qu’il convenait de développer. L’idée d’un pouvoir plus centralisé faisait l’unanimité, de même que la conservation des politiques de l’ancien roi et de la Fraternité Sanoussi en matière de religion – ce qui prit le nom de néo-salafisme. Cependant, afin de ne pas mettre d’obstacles à la future unité arabe, aucune structure étatique basée sur un accord constitutionnel ne fut officiellement créée.

Sayyid Idriss as-Sanoussi, également appelé Idriss 1er, Roi de Libye de 1951 à 1969.

Le colonel Kadhafi voulait se débarrasser du gouvernement de type parlementaire et des élections visant à élire une représentation, ce au profit de comités populaires, d’un congrès du peuple et de comités révolutionnaires, tous tenus ensemble par les présomptions idéologiques de la Troisième Théorie Universelle de Kadhafi – un concept qui englobe l’anti-impérialisme, l’unité arabe, le socialisme islamique et la démocratie populaire directe. (2)

Des désaccords sur la nature de l’Etat menèrent à d’importantes divisions au sein du cercle dirigeant, notamment en 1975. Cependant, toute discussion ouverte sur la nature de l’Etat, sur la relation entre l’Etat et la société, ou encore sur la place des tribus et des fraternités religieuses, était considérée subversive, revenant à une trahison. En pratique, bien que non en théorie, le processus de décision demeurait entre les mains du colonel Kadhafi, de sa famille, de ses amis et de ses alliés tribaux. (3)

Sur le court terme, les négociations suivant un cessez-le-feu pourraient conduire à la prorogation de la structure libyenne du pouvoir concentrant celui-ci en le seul colonel Kadhafi, ainsi que ses fils et leurs alliés. Toutefois, le degré de violence constitue une indication claire de ce que la structure de l’Etat ne fonctionne pas, et que, quoi que l’on puisse lui reprocher par ailleurs, un parlement permet à certaines des exigences du peuple d’être entendues et crée des garde-fous à l’exercice du pouvoir.

Historiquement, en Libye, il existait seize tribus marabtin renommées pour leur sagesse religieuse, lesquelles servaient de médiatrices et d’arbitres au sein des structures politiques de la Libye tribale d’avant la colonisation. Cette tradition de médiation réconciliatrice existe peut-être encore, ce qui signifie que recourir aux voies traditionnelles de médiation devrait être envisagé de manière sérieuse.

Un cessez-le-feu doit être un premier pas, et l’ONU, l’institution la plus appropriée pour maintenir ensuite le cessez-le-feu tandis que les négociations constitutionnelles commenceront.

 

René Wadlow est le Premier Vice-Président et le Représentant en Chef auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens.


1)      Pour une analyse utile des structures de gouvernement libyennes, voir J. Davis, Libyan Politics, Tribes and Revolution (Londres: I.B. Tauris, 1987)

2)      Voir M.M. Ayoub Islam and the Third Universal Theory: The religious thought of Muamar al Qadhafi (Londres: Kegan Paul, 1987)

3)      Voir René Lemarchand (Ed). The Green and the Black: Qadhafi’s Politics in Africa (Bloomington: Indiana University Press, 1988).

WORLD CITIZENS CALL FOR A CEASEFIRE IN LIBYA AND THE START OF NEGOTIATIONS ON A BROADLY-BASED NEW LIBYAN REPUBLIC

In Current Events, Democracy, Human Rights, Middle East & North Africa on March 17, 2011 at 10:29 PM

WORLD CITIZENS CALL FOR  A CEASEFIRE IN LIBYA AND THE START OF NEGOTIATIONS ON A BROADLY-BASED NEW LIBYAN REPUBLIC

(Updated March 20, 2011)

By René Wadlow


On March 15, 2011, when the fighting was still between pro- and anti-Qaddafi forces, in a message to United Nations Secretary-General Ban Ki-moon, Prof. René Wadlow, Chief Representative to the United Nations Office at Geneva of the Association of World Citizens (AWC), urged the Secretary-General to take a lead in advocating a ceasefire in Libya that would halt the current fighting and the flight of refugees. Increased fighting provokes an intolerable burden upon the already-strained medical facilities as well as supplies to meet the basic needs of the population.

A ceasefire would be a first step toward negotiations that would lead to a new constitutional order and a broadly-based new Libyan Republic.

Since the ides of March, the situation has heated up and has been internationalized with a United Nations Security Council Resolution, a follow-up Summit in Paris on March 19 and the start of French, British and U. S. air and sea strikes in Libya.

Fighting among Libyans continues on the ground. How long the armed conflict will go on and with what short-term results is too early to say. The real issue is to move to an agreed-upon end to the fighting and to open the door to the necessary constitutional restructuring of the country and creation of a broadly-based new Libyan Republic.

Following the nonviolent people’s revolution in Tunisia and Egypt, protests against the political and economic functioning of Libya began. Rather than starting a dialogue, the Libyan authorities undertook a policy of repression, leading to the large-scale armed violence we see today, provoking a massive flow of foreign workers to leave the country and to the internal displacement of many Libyans.

A Libyan demonstrator demanding an end to the rule of Colonel Moammar Qaddafi.

Only a ceasefire will allow the start of dealing with the fundamental constitutional issues which have faced the country since its Independence.  At Independence in 1951, authority rested with King Sayyid Idris as Sanoussi (1890-1983), the leader of an important Islamic brotherhood who remained more concerned with religious reforms than with the structure of the government and the quality of the administration. His government had some decentralized, federalist aspects but was largely based on pre-existing tribal confederations. (1)

When the military officers led by Colonel Moammar Qaddafi took power in a coup in September 1969, there was for a short time some discussion as to the forms of government that they would develop. There was agreement on a greater centralization of power, as well as keeping to the religious policies of the former King and the Sanoussi Brotherhood — what has been called neo-salafyisme. However, in order not to put obstacles in the way of future Arab unity, no constitutionally-agreed upon State structures were officially created.

King Sayyid Idris as Sanoussi, aka Idriss the First, of Libya (reigned 1951-1969).

Colonel Qaddafi wanted to do away with parliamentary government and representational elections in favour of people’s committees, a people’s congress, and revolutionary committees, all held together by the ideological assumptions of his Third Universal Theory — a concept that embodies anti-imperialism, Arab unity, Islamic socialism and direct popular democracy. (2)

Disagreements on the nature of the State had led to important divisions among the ruling circle, especially in 1975.  However, all open discussions on the nature of the State, of the relation between State and society, of the place of the tribes and of religious brotherhoods were considered subversive — in fact treason.  In practice, but not in theory, decision-making was in the hands of Colonel Qaddafi, his family, friends and tribal allies. (3)

In the short term, negotiations after a ceasefire may lead to a continued role in the Libyan power structure of Colonel Qaddafi, his sons and allies.  However, the degree of violence is clear evidence that the  structure of the State does not function, that whatever its faults, a parliament allows some of the demands of the people to be heard and creates limits on the exercise of power.

Historically in Libya, there were sixteen marabtin tribes renowned for their religious wisdom who served as mediators and arbiters within the political structures of tribal, pre-colonial Libya. The tradition of reconciliatory mediation may still exist, and traditional avenues of mediation should be explored.

A ceasefire must be a first step, and the United Nations the most appropriate institution for maintaining a ceasefire while constitutional discussions start.

René Wadlow is Senior Vice President and Chief Representative to  the United Nations Office in Geneva of the Association of World  Citizens.


1)      For a useful analysis of Libyan governmental structures see: J. Davis Libyan Politics, Tribes and Revolution (London: I.B. Tauris, 1987)

2)      See M.M. Ayoub Islam and the Third Universal Theory: the religious thought of Muamar al Qadhafi (London: Kegan Paul, 1987)

3)      See Rene Lemarchand (Ed). The Green and the Black: Qadhafi’s Politics in Africa (Bloomington: Indiana University Press, 1988).

March 8: Women and the People’s Revolution

In Human Rights, Middle East & North Africa, Women's Rights on March 7, 2011 at 11:12 PM

MARCH 8: WOMEN AND THE PEOPLE’S REVOLUTION
By René Wadlow

It is only when women start to organize in large numbers that we become a political force, and begin to move towards the possibility of a truly democratic society in which every human being can be brave, responsible, thinking and diligent in the struggle to live at once freely and unselfishly.”

March 8 is the International Day of Women and thus a time to analyse the specific role of women in local, national and the world society.  2011 is the 100th anniversary of the creation of International Women’s Day first proposed by Clara Zetkin (1857-1933) at the Second International Conference of Socialist Women in Copenhagen in 1911.  Later she served as a socialist-communist member of the German Parliament during the Weimar Republic which existed from 1920 to 1933 when Hitler came to power.

Zetkin who had lived some years in Paris and was active in women’s movements there was building on the 1889 International Congress for Feminine Works and Institutions held in Paris under the leadership of Ana de Walska. De Walska was part of the circle of young Russian and Polish intellectuals in Paris around Gerard Encausse, a spiritual writer who wrote under the pen name of Papus. For this turn-of-the-century spiritual milieu influenced by Indian and Chinese thought, ‘feminine’ and ‘masculine’ were related to the Chinese terms of Yin and Yang.  Men and women alike have these psychological characteristics. ‘Feminine’ characteristics or values include intuitive, nurturing, caring, sensitive, relational traits, while ‘masculine’ are rational, dominant, assertive, analytical and hierarchical.

Clara Zetkin.

As individual persons, men and women alike can achieve a state of wholeness, of balance between the Yin and Yang.  However, in practice ‘masculine’ refers to men and ‘feminine’ to women.  Thus, some feminists identify the male psyche as the prime cause of the subordination of women around the world.  Men are seen as having nearly a genetic coding that leads them to ‘seize’ power, to institutionalize that power through patriarchal societal structures and to buttress the power with masculine values and culture.

However, when women take positions of political power, they have tended to rule according to the same ‘masculine’ values used by their male predecessors, as we saw with Golda Meir in Israel, Indira Gandhi in India and Margaret Thatcher in the United Kingdom. Thus people have asked what effects the increased entry of women into the political arena would have on public policies and priorities.  Would women assure greater equality of opportunity for all people, including their own gender, a greater emphasis in international affairs on cooperation? It may be that confronted with urgent security threats and economic instability, any prime-minister – of either gender- would govern within a ‘masculine’ framework rather than with ‘feminine’ tools of intuition, compassion, consensus-building and peacemaking.

Can the world be made safe for the ‘subversive’ feminine values?  The Italian sociologist Eleonora Masini, with whom I worked in 1977 in Hiroshima on the life histories of those who survived the atomic bombing, has  an optimistic view of the  capacity of women to be agents of change toward a more just and humane world.  “Women are capable of sensing the seeds of change which need not only rational capacities but intuitive capacities.  This intuition has not been developed by centuries of searching for better productivity, more profit, hence more consumption, which is what men do. Women instead have capacities that are of help in capturing seeds of change that are still alive such as:

a)      Capacity to grasp the wholeness of a situation other than the details, such as the feeling ill or well of a family:
b)      Capacity to act rapidly after rapidly grasping whole situations, such as stopping a child from falling out of a window;
c)      Capacity to change from one interest to others almost at the same time, ironing, reading, watching the child at play;
d)      Capacity to sacrifice herself for the good of others.  This capacity has very often been ill used.

All such capacities make a better audience for the seeds of change and better creators of vision. In the long term, the future is one of more solidarity among people, rather than hunger; one of love and understanding rather than one where the atomic bomb is present; one of peaceful living in big towns, rather than one of violence which the children experience every day.”

A test for women as agents of change toward a more just and humane world is presenting itself in the Arab-Islamic world.  The People’s Revolution which began in Tunisia followed by Egypt has now spread throughout North Africa, the Middle East and Iran.  The waves of the People’s Revolution are having an impact throughout the world.  It is being watched with hope by many and with fear by those who have interests in the status quo.

On this International Day of Women, we must ask a crucial question: How does political conflict degenerate into mass violence, generating new crises and new forms of violent conflict in the future?  How does a community pull itself out from a cycle of violence and set up sustainable ways of living in which different categories of people may be encouraged to contribute to the process?

Women, individually and in groups, have played a critical role in the struggle for justice and peace in all societies.  However, when real negotiations on the future of a society begin, women are often relegated to the sidelines. Therefore, there is a need to organize so that women are at the negotiating table to present their ingenuity, patience and determination. Solidarity and organization are crucial elements. March 8, 2011 is a reminder of the steps taken over a 100 years and the distance yet to be covered.

René Wadlow is Senior Vice President and Chief Representative to  the United Nations Office in Geneva of the Association of World  Citizens.

Le Kef, Tunisie: Il suffit d’une ville pour soutenir une révolution

In Current Events, Democracy, Human Development, Middle East & North Africa, Solidarity on March 4, 2011 at 1:19 PM

LE KEF, TUNISIE: IL SUFFIT D’UNE VILLE POUR SOUTENIR UNE REVOLUTION

Par Cherifa Maaoui

Je suis une Citoyenne du Monde, membre de l’AWC depuis 2007, mais je suis aussi, au départ, une Tunisienne.

Pendant la révolution, une partie de ma famille était en visite chez moi, dans la banlieue de Paris, pour les Fêtes de Fin d’Année, et le matin même de la chute de Zine el Abidine ben Ali, ils étaient là, avant de prendre quelques heures plus tard le vol du retour …  C’est du moins ce qu’ils pensaient, que nous pensions tous. Après la réouverture de l’espace aérien tunisien, quand ils sont revenus là-bas, ce n’était plus le même pays, du moins sur le plan politique. Car chez nous, dans la ville de nos racines, malgré la révolution, rien n’avait vraiment changé.

Je suis née dans une ville du nord-ouest de la Tunisie, El-Kef, ou plutôt, pour les Français, « Le Kef ». L’Algérie n’est pas loin, à quarante kilomètres seulement, plus proche que Tunis qui se trouve à 175 kilomètres de chez nous. C’est une ville de montagne, perchée à 780 mètres d’altitude, une ville qui conserve les traces de la colonisation romaine entre les anciens remparts qui l’enserrent. Là-bas, les trois religions abrahamiques ont bâti chacune un ou plusieurs lieux de culte, entre le mausolée Sidi ben Makhlouf et la mosquée El Qadriya pour l’Islam, la synagogue de Ghriba pour le judaïsme et l’ancienne basilique romaine pour le christianisme. Nous avons des écoles supérieures et la ville est aussi, excusez du peu, un chef-lieu de gouvernorat, ce qu’on appellerait en France une préfecture. Bref, il y a tout chez nous pour faire penser que nous avons de la chance par rapport au reste de la Tunisie.

Et pourtant, c’est loin d’être le cas. Le Kef est une ville où règne la pauvreté, une de ces villes où, sous Ben Ali, les uns et les autres ont été forcés de partir vers les villes plus grandes ou les zones côtières pour trouver un travail, souvent avec peu de succès. Tous les gens qui ont eu entre leurs mains le destin de la Tunisie nous ont oubliés, tant le protectorat français qu’Habib Bourguiba puis Ben Ali, comme si notre sort n’intéressait personne.

A l’hôpital du Kef, il existe une salle de jeux où les enfants peuvent s’amuser, mais ce n’est que depuis trois ans tout au plus, parce que, grâce à l’aide de mes amis ici en France, j’ai pu y faire installer une climatisation. Avant, la salle était trop froide l’hiver, cet hiver montagnard rigoureux que, depuis l’étranger, l’on n’imagine pas possible en Tunisie, et trop chaude l’été. Mais derrière ce problème résolu, il en reste bien d’autres en souffrance. Nous avons beau avoir des écoles supérieures, cela ne nous empêche pas d’avoir aussi chez nous des quantités de jeunes gens diplômés qui, parfois jusqu’à l’âge de quarante ans, restent sans travail malgré leurs hautes qualifications, ce qui est particulièrement vrai des diplômés du supérieur en langue et littérature arabe.

Le Kef, ville oubliée de l'histoire.

Déjà sans aller jusqu’à ce niveau, dans le lycée local, il n’y a pas de salle informatique, le seul cybercafé de la ville étant privé et facturant des sommes exorbitantes aux usagers. Il en faudrait peu pour trouver sur place de quoi équiper chaque écolier d’un cartable et le lycée d’une salle informatique digne de ce nom, la seconde opération pouvant être réalisée pour moins de 300€. Mais je ne peux pas le financer toute seule, d’où ma frustration et ce sentiment d’impuissance qui sont les miens.

En comparaison de l’avenir d’un pays tout entier – le premier pays arabe à avoir évincé son dictateur dans une révolution populaire – le sort d’une seule ville, une ville perdue dans la montagne, peut paraître insignifiant. Mais c’est justement là, dans ce genre d’endroits oubliés de l’histoire, que se jouent les destins des révolutions. C’est lorsque des villes comme Le Kef se sentent soutenues, incluses dans le changement et non exclues de celui-ci, que ce changement qui affecte donc tout un pays est vraiment possible. Sinon, cela donne des violences comme celles qui ont frappé Le Kef début février dernier, des morts, des immeubles brûlés, et la peur, celle qui, s’ajoutant au désespoir, vous tue.

L’ancienne Première Dame américaine Hillary Clinton, aujourd’hui Secrétaire d’Etat, a écrit en 1996 un livre qui s’intitulait Il faut tout un village pour élever un enfant. Moi, je suis convaincue qu’il suffit d’une ville pour soutenir une révolution, et cette ville, je suis bien persuadée que c’est Le Kef.

Cherifa Maaoui (maaoui.cherifa@yahoo.fr) est Officier de Liaison pour le Maghreb du Bureau de Représentation auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens.

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