Par Bernard J. Henry
Il est des gens qui ont si longue vie que l’on se dit qu’ils restent pour éclairer la voie lorsque les ténèbres l’absorbent toujours un peu plus. Lorsqu’ils partent, celles et ceux qui se tournaient vers eux sont frappés non seulement de deuil, mais d’une soudaine solitude et, plus encore, de la peur d’un avenir qu’il faudra bâtir avec leurs mots, leur héritage, mais sans leur autorité morale.
Depuis le 29 mai dernier, médias et réseaux sociaux vibrent de tels sentiments mêlés pour Edgar Morin, célèbre sociologue et philosophe français qui s’est éteint à 104 ans.
La biographie d’Edgar Morin a été retracée de manière si vaste et exhaustive que nous n’aurions que vainement la prétention d’y rien ajouter d’utile. Ce qui est peut-être moins dit, c’est que, même si Edgar Morin n’avait jamais soutenu de manière ouverte et directe l’un des groupes composant le mouvement Citoyen du Monde, ni l’Association of World Citizens (AWC) ni un autre, il portait en lui ce que nous représentons et c’est dans toute son œuvre que se lisent et s’entendent nos combats et nos valeurs.
En 2011, Radio France avait même publié un disque reprenant ses entretiens avec Marie-Christine Navarro ayant pour titre Edgar Morin, citoyen du monde, et ce n’était en rien une exagération. Au-delà d’une œuvre prolifique, il n’est pas excessif de dire de lui que, comme l’avait écrit Gandhi à son propre sujet, sa vie même était son message. Certes, personne ne peut se résumer à sa naissance ou même son passé. Il est des gens, pourtant, qui semblent avoir en eux un talent unique d’en tirer le meilleur parti. Edgar Morin était de ces gens-là.
Edgar Morin est né trois fois. Sa première naissance a eu lieu le 8 juillet 1921 à Paris, sous le nom de David Salomon Nahoum, de parents juifs grecs de Salonique. La deuxième, en 1943, fut celle d’un Résistant, militant libertaire antifasciste pendant la guerre d’Espagne, membre du Parti Communiste Français (PCF) à partir de 1941, officier dans la Résistance en 1943, qui tenta de prendre le pseudonyme d’Edgar Magnin en hommage à L’Espoir d’André Malraux mais le vit mal retranscrit en Morin, sans tenter de rectifier. La troisième, ce fut lorsqu’un tribunal parisien lui accorda, le 12 août 1993, le droit de substituer le prénom Edgar à ses deux prénoms de naissance.
Après la Libération, Edgar Morin a suivi la voie académique – mais d’une manière qui était loin de l’être. Morin l’avouait lui-même, il était autodidacte, titulaire d’une licence en histoire-géographie et d’une licence de droit, ayant suivi des cours de philosophie, d’économie et de sciences politiques, mais sans avoir obtenu de diplôme. «J’ai pourtant fait une carrière au CNRS. J’ai été élu maître de recherche sans avoir écrit de thèse de doctorat», déclarait-il en 2009 au CNRS qu’il avait intégré en 1950.
Dans les années 1960, il enseigne au Chili puis, aux Etats-Unis, jette les bases de ce qui sera le concept-phare de sa vie, le concept épistémologique de pensée complexe, l’adjectif étant ici pris dans son sens étymologique latin, complexus, désignant un tissage d’enlacements, pour mettre en avant les liens entre chaque champ de la pensée et l’approche transdisciplinaire du savoir.
A la tête du Centre d’études des communications de masse (CECMAS) de 1973 à 1989, Morin deviendra l’initiateur de la revue Arguments, publiée de 1956 à 1962, la Revue française de sociologie en 1960, et enfin Communications.
Entre 1977 et 2004, il rédige son ouvrage majeur, La Méthode, somme en six volumes où il développe sa méthodologie de la transdisciplinarité. Il y décrit sa pensée comme constructiviste, mais non au sens traditionnel du terme en relations internationales : pour lui, il s’agit d’une collaboration entre le monde extérieur et l’esprit humain pour construire la réalité.
Dans cette approche académique nouvelle se décèle déjà un esprit Citoyen du Monde, la transdisciplinarité, concept parfois remplacé par celui d’interdisciplinarité, étant aussi au cœur de l’Institut d’Etudes mondialistes créé en 1977. Cet esprit qui est le nôtre, Morin en tirerait un essai, en 1993, puis un livre à quatre mains en 2011.
Dans le premier ouvrage, Terre-Patrie, avec Anne Brigitte Kern, Morin alerte sur la barbarie qui suit la fin de la Guerre Froide et sur la cause qui en est, selon lui, «l’impuissance de l’humanité à devenir l’humanité», proposant un nouveau mode de pensée dans un «tout planétaire», ainsi que de découvrir notre «carte d’identité terrienne» dans une «matrie terrestre», la Terre-Patrie. Dans le second, Le Chemin de l’espérance, Morin et Stéphane Hessel qui voyait en lui un «frère de lutte» revendiquent de «dénoncer le cours pervers d’une politique aveugle qui conduit au désastre, d’énoncer une voie politique de salut public et d’annoncer une nouvelle espérance», le concept de «Terre-mère» y étant également central.
«Je sens présente en moi l’humanité dont je fais partie. Non seulement, je suis une une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même. C’est peut-être cela qui me donne l’énergie de continuer sur la voie qui est la mienne. Et à un moment donné, sans que vous ne sachiez pourquoi, c’est comme une catalyse, quelque chose qui se passe, se transforme, bascule … C’est cela l’espoir.»
L’Espoir, un mot qui suivait Edgar Morin depuis qu’il y avait trouvé son nom de guerre dans la Résistance, en s’inspirant du roman d’André Malraux. Dans la pensée contemporaine, Edgar Morin a incarné les valeurs du mouvement Citoyen du Monde d’une manière unique et indélébile. Chaque disparition oblige davantage celles et ceux qui restent à poursuivre la lutte, à entretenir la flamme, à sentir en leur être l’humanité dont elles et ils font partie. A nous maintenant.
Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.




