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RECENSION (BOOK REVIEW IN FRENCH) : Ghita El Khyari, «La Négociatrice»

In Being a World Citizen, Book Review, Conflict Resolution, Current Events, Middle East & North Africa, NGOs, Peacebuilding, Solidarity, Syria, The Search for Peace, Track II, UKRAINE, United Nations on January 5, 2026 at 8:00 AM

Par Bernard J. Henry

Ghita el Khyari, La Négociatrice.
Publishdrive Incorporated, 2025, 267 pp.

Peut-il y avoir pire manière de commencer une recension qu’en jugeant le livre dont l’on va parler rien qu’à sa couverture ? Non, bien entendu. Alors, autant faire le contraire et ne pas se gêner. Quand on tombe sur un livre comme La Négociatrice, ce n’est pas seulement le principe qui le commande mais, plus encore, le besoin impérieux de prévenir la lectrice ou le lecteur de l’erreur terrible qu’elle ou il commettrait en s’arrêtant à ce que laisse penser sa couverture. Et pourtant … 

Dès l’abord, le ton est donné : une jeune femme brune fait face à la salle vide du Conseil de Sécurité des Nations Unies, comme se demandant que faire lorsque les représentants permanents des Etats membres seront là, eux dont le vote – ou le veto – est pour tout projet onusien une question de vie ou de mort. La Négociatrice, c’est donc potentiellement L’Interprète de Sydney Pollack, incarnée par Nicole Kidman, ou Keira Knightley dans Official Secrets de Gavin Hood en 2019, traductrice confrontée à un dilemme à la Mordechai Vanunu en ce début d’année 2003 où Etats-Unis et Grande-Bretagne s’apprêtent à attaquer l’Irak de Saddam Hussein sous prétexte de la détention par le pays d’armes nucléaires prohibées. Mais, justement, voilà pourquoi il ne faut jamais juger un livre à sa couverture.

Non, La Négociatrice n’est pas film d’espionnage sous forme de roman. Dans une uchronie, puisqu’il s’agit de la Syrie sous les Assad qui n’existe plus depuis le 8 décembre 2024 et la libération aussi inattendue qu’inespérée du pays, il va être question d’ouvrir enfin une fenêtre pour la réconciliation nationale. Et La Négociatrice, c’est Alya Nasser, fonctionnaire des Nations Unies que le communiqué officiel annonçant sa nomination présente ainsi :

«Madame Nasser apporte à ce poste des années d’expérience politique et diplomatique, pour avoir servi aussi bien au sein de son gouvernement qu’à l’ONU.

Madame Nasser a occupé plusieurs fonctions au sein de l’organisation, ayant notamment été Coordonnatrice spéciale pour le Liban et Représentante adjointe du Programme des Nations Unies pour le Développement en Afghanistan.

Madame Nasser est née à Paris en 1976. Elle est diplômée de Sciences Po Paris et de l’université de Harvard».

Une annonce plus vraie que les vraies, et ce n’est pas hasard. L’auteure, Ghita el Khyari, n’est pas juste une romancière bien informée ou qui aura avant d’écrire, selon l’expression consacrée depuis la pandémie de Covid-19, «fait ses recherches». Ce milieu de la diplomatie et des relations internationales, c’est le sien depuis vingt ans. Après avoir effectué la majeure partie de sa carrière à l’ONU et servi dans de nombreux pays, elle a voulu prendre une pause et quitté son poste pour revenir à des envies jusqu’alors délaissées, à commencer par l’écriture. Et s’il est vrai que le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre, alors La Négociatrice est le pur fruit de son arbre, ni trop sucré comme du Sidney Sheldon, ni trop salé comme du John Le Carré, le récit pur et vrai, bien que fictif, d’une mission diplomatique risquée.

Alya Nasser n’est jamais vraiment menacée par les uns ou les autres dans sa mission en Syrie, sa pire ennemie s’avérant être l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 qui éloigne le regard de la communauté internationale de la Syrie exsangue. Risquée, la mission ne l’est pourtant pas moins, les dangers venant de ce que le grand public ne peut pas percevoir dans ce milieu diplomatique international, ce milieu qui, comme le souligne l’auteure, reste encore méconnu et qu’elle entend nous présenter, ainsi que les personnes qui l’habitent.

Trop souvent encore, ce milieu n’existe souvent dans l’esprit du grand public que par la caricature, celle d’un milieu fermé de privilégiés où l’on gagne des fortunes en se faisant plaisir. Je me demande quant à moi quel genre de plaisir a pu éprouver Sergio Vieira de Mello, l’Emissaire spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Irak, également Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits Humains, lorsqu’il a été assassiné lors de l’attentat terroriste contre l’Hôtel Canal à Bagdad du 19 août 2003, ou bien quelle pensée il a eu, en se voyant mourir, pour ce qu’il ne pourrait pas faire de son salaire à la fin du mois. Les clichés ont la vie dure, et l’on aime toujours tant soi-même haïr ce que l’on rêverait dans le même temps de voir ses enfants devenir, soutien financier assuré pour ses vieux jours à la clé.

Alya Nasser n’est pas une demi-déesse invincible, pas plus qu’une pauvre victime d’un système où, même dans le monde de l’après-MeToo, les femmes peinent encore à percer le plafond de verre et, quand bien même elles y parviennent comme Francesca Albanese, Représentante spéciale des Nations Unies sur les Territoires palestiniens, en paient le prix fort – au sens strict du terme.

Passionnée par son travail, idéaliste libérale – au sens de l’école du même nom des relations internationales, en bonne onusienne qu’elle est – Alya Nasser veut arriver à ses fins, quitte à perdre de vue les moyens au profit de la fin. Non par arrivisme, mais parce que le récit la trouve alors qu’elle a déjà commis l’irréparable. Elle s’est oubliée.

Alya a oublié qu’elle était une femme, dans un milieu professionnel où redescend encore trop lentement la testostérone. Alors même qu’un épisode MeToo impliquant son supérieur direct lui-même vient brutalement le lui rappeler, elle doit affronter l’idée qu’elle n’a pas su gérer les liens féminins les plus importants de son existence, avec sa mère qui n’en peut plus de souffrir en silence dans son couple, sa meilleure amie et ancienne camarade de fac qui ne parvient plus à réconcilier carrière professionnelle et vie de famille, mais aussi, plus tragiquement encore, avec sa petite nièce qu’elle adore sans pourtant l’avoir jamais trop vue, cette petite fille qui lui met devant les yeux l’enfant qu’elle, en revanche, ne pourra jamais avoir, celui que la biologie lui refuse et ne pourrait venir que par adoption.

Au masculin, Alya affronte aussi Gabriel, son ancien compagnon qu’elle croise ici et là, qui l’abandonne à son sort dans un aéroport italien puis refait surface un jour en lui proposant d’adopter ensemble un enfant – trop peu, trop tard. Et encore, il n’est pas pour elle l’homme le plus dangereux. Celui-là s’appelle Alexeï, jeune diplomate russe aisé, charmeur, qui lui apparaît d’abord tel un démon venu torpiller sa mission – pour protéger le régime Assad affidé de Moscou – puis s’installe dans sa vie comme un ange interdit, dans une relation amoureuse intermittente et contre-nature à laquelle se raccroche une Alya épuisée de solitude, plombée par un alcoolisme qui va et vient, mais voulant mener à bien sa mission au risque même de laisser sans le voir son désarroi prendre la barre.

Sans rien divulgâcher, pas de happy end dans La Négociatrice, mais un petit coup de main de la chance, ou d’autre chose pour qui y croit, qui évite à Alya le pire sans pour autant lui offrir le meilleur. Disons, peut-être pas tout de suite. Et toujours, tout au long de la lecture du roman, ce désir de prendre la main d’Alya, de lui offrir une épaule où se blottir, de lui dire combien elle se trompe et de la ramener à la raison, sans certitude d’y parvenir.

A l’Association of World Citizens (AWC) également, la négociation joue un rôle central, comme tout ce qui forme le peacebuilding. Bien entendu, les organisations non-gouvernementales (ONG) comme la nôtre ne sont jamais sujettes aux mêmes attentes que l’ONU, la Ligue arabe ou quelque autre organisme interétatique que ce soit. Désormais majoritaires – j’ai moi-même largement œuvré pour cela – parmi nos Officiers et Représentants, les femmes servant dans nos rangs ne connaissent pas les pressions professionnelles et familiales d’une Alya, même si le milieu de la diplomatie internationale n’est pas moins clément envers les opératrices non-gouvernementales pour lesquelles être une femme demeure, comme dans tant d’autres milieux, une quasi-disqualification d’office.

J’hésite à leur demander à toutes de lire La Négociatrice, en particulier aux plus jeunes d’entre elles qui rêvent peut-être un jour de franchir le pas entre notre ONG et la diplomatie (inter)gouvernementale. J’hésite parce que, comme le vit Alya dans le récit, la destination est pour moi claire mais le trajet, tout à coup, plus tellement. A moins que, bien sûr, la vraie raison n’en soit que seule la vérité blesse, et qu’un ouvrage que l’on hésite à partager soit précisément celui que l’on doit mettre entre toutes les mains, surtout celles de jeunes femmes que l’on prend le risque de dissuader, car, tout à propos, ce risque marche avec l’espoir – et la chance – de leur donner au contraire l’envie d’affronter des obstacles qui, là où une diplomate uchronique trébuche, seront pour elles les pierres à collectionner quand on les leur jette car c’est le début d’un piédestal, comme le disait Hector Berlioz.

Je pense donc que je vais le leur recommander. Par chance, il convient à tous les budgets.

Bernard J. Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

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