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Maître Najet Laabidi de nouveau visée par les autorités tunisiennes

In Being a World Citizen, Children's Rights, Current Events, Disabled people, Human Rights, International Justice, Middle East & North Africa, NGOs, Social Rights, Solidarity, United Nations, World Law on March 18, 2018 at 7:29 AM

Par Bernard Henry

Si l’on juge un pays sur la manière dont il traite les personnes handicapées, alors la Tunisie a besoin d’un bon avocat. Et si l’on juge un pays au respect que les pouvoirs publics accordent aux avocats, alors la terre du Jasmin semble en chute libre vers l’indéfendable.

Une fois de plus, l’avocate tunisienne Najet Laabidi, poursuivie depuis 2011 pour avoir voulu représenter ses clients comme il est naturel pour un avocat, est dans le collimateur. Et cette fois, l’injustice est plus criante encore, car les clients que l’on veut l’empêcher de représenter sont, comment le comprendre, des personnes handicapées.

Enfants autistes, elles les maltraitent

Dans un courrier du 8 mars à la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les Droits des Personnes handicapées, Catalina Devandas-Aguilar, le Comité de Soutien de l’Affaire des Enfants autistes violentés et de Défense des Droits des Enfants/Personnes Autistes/Handicapé(e)s sonne l’alarme sur les faits dont il tire son nom, des faits remontant à février dernier seulement et qui, dans une Tunisie qui ne cesse de s’éloigner des espoirs de la révolution qui ouvrit en 2011 le « printemps arabe », sonnent comme un implacable constat d’échec – et un déchirant appel au secours.

« Le 17 février 2018, » écrit le Comité, « une vidéo a été mise en ligne sur les réseaux sociaux présentant des actes de violence (de maltraitance) d’enfants autistes dans un centre privé de prise en charge et d’éducation spécialisée à Tunis. » Sur cet enregistrement, réalisé par un employé du centre, l’on voit trois enfants se faire agresser par deux éducatrices du même centre.

La politique prise en défaut …

Les réactions n’ont pas tardé. Le 19 février, le Chef du Gouvernement tunisien affirmait son indignation, ordonnant une prise en charge psychologique immédiate pour les enfants du centre. Les premières consultations débutèrent le 6 mars.

Du côté des autres ministres, les suites furent moins reluisantes. Ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, Ministère des Affaires Sociales et Ministère de l’Education se jetèrent la patate chaude, chacun niant que le centre relève de sa juridiction. Et pour cause. En Tunisie, les centres pour enfants ou personnes handicapées sont gérées par des associations, elles-mêmes affiliées au Ministère des Affaires Sociales. Au mieux. Car le centre ne possède qu’un simple statut d’école privée, avec agrément du Ministère de l’Education, et n’abrite aucun professionnel qualifié pour la prise en charge des enfants autistes ou des personnes handicapées.

Côté grand public enfin, ce n’est pas la publicité qui a manqué à la vidéo, pas plus que les débats, à la radio, à la télévision et ailleurs. Débats où les enfants autistes ne trouvent pas que des défenseurs. C’est ainsi qu’un intervenant est allé jusqu’à justifier les violences, qu’il qualifiait d’ «intervention thérapeutique scientifique reconnue dans le cas des enfants autistes» …

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Avec l’affaire relayée y compris dans les médias internationaux, le scandale a de loin dépassé les seules frontières de la Tunisie. (Capture d’écran)

Mais l’essentiel de la population a bel et bien pris parti pour les enfants victimes, les familles d’enfants autistes et personnes handicapées, les Défenseurs des Droits Humains, les juristes et les organisations de personnes handicapées ayant été au premier rang de l’indignation générale.

Créé dans la foulée, le Comité de Soutien de l’Affaire des Enfants autistes violentés et de Défense des Droits des Enfants/Personnes Autistes/Handicapé(e)s appela au rassemblement devant la Présidence du Gouvernement. Le 20 février, à l’issue de la manifestation, des représentants du comité rencontrèrent des officiels gouvernementaux, auxquels ils rappelèrent les annonces du Chef du Gouvernement. Leurs exigences étaient simples et claires – des solutions pour les enfants du centre qui avaient dû, suite au scandale, être ramenés dans leurs familles, et des mesures à moyen et long terme pour que jamais de tels faits ne se reproduisent.

Des politiques mis au pied du mur entendaient enfin une légitime colère.

… Et le droit en déshérence

Dans tout Etat se voulant un Etat de droit, qui dit violences avérées dit procédure pénale. Au moins sur ce point, la Tunisie ne déçoit pas. Enfin, pas tout de suite.

Devant les plaintes déposées contre le centre et sa directrice par les parents des jeunes victimes, pour les besoins de l’instruction, l’une des éducatrices est en détention mais l’autre, ainsi que la directrice, ont été relâchées sous contrôle judiciaire. Malgré la gravité des faits, le centre lui-même n’a pas été fermé.

Plus incompréhensible encore, plusieurs parents des pensionnaires du centre ont pris la défense de la directrice et affirmé son innocence. Incompréhensible, certes – si l’on oublie que ces mêmes parents bénéficient d’une prise en charge de leurs enfants entièrement gratuite, là où le centre facture 700 à 900 dinars tunisiens, soit 230 à 300 euros, chaque mois. Une directrice «chèrement» défendue donc.

Et dont les soutiens ne s’arrêtent pas à des parents-clients, puisque, le 5 mars, la Commission parlementaire de la Santé et des Affaires sociales la recevait en tant que représentante d’une association sur l’autisme et porte-parole … Des centres pour enfants autistes. Rencontre diffusée le soir même au JT. Une conception bien singulière de l’exemplarité.

Elle porte plainte au nom des témoins, les gendarmes portent plainte contre elle

A l’horreur de la situation et au mépris du droit qui l’entoure, il fallait bien que viennent s’ajouter des manœuvres d’intimidation envers une avocate défendant les Droits Humains. Et il fallait que cette avocate soit, une fois encore, Najet Laabidi.

«En France, on laisse au repos ceux qui allument les incendies et on persécute ceux qui sonnent le tocsin», notait Chamfort en son temps. Apparemment une malheureuse exportation française vers la Tunisie, puisque, le 7 mars, l’auteure de la vidéo montrant les deux éducatrices «à l’œuvre» contre les enfants autistes a été retenue sans justification, et en violation de la loi, au poste de Garde nationale, la gendarmerie tunisienne, pour un supplément d’enquête à son endroit. Et à ses côtés, également retenue sans ménagement, se trouvait son avocate, Maître Najet Laabidi.

A ce jour, les deux témoins sont harcelés, sans que la maréchaussée tunisienne s’en inquiète outre mesure. Quant à Najet Laabidi, qui a déposé plainte en leur nom pour ces abus et s’en est ouverte dans la presse, elle aussi fait l’objet d’une plainte, déposée contre elle par la Garde nationale de Ben Arous et qui lui a valu une convocation devant le Procureur général de la Cour d’appel.

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Pour qui en douterait, il en faudra pourtant bien plus pour faire baisser la garde à Najet Laabidi, qui réaffirme sans ambiguïté sa détermination dans ce qui est, pour elle, bien plus qu’un dossier d’avocat. «Pour moi, lutter pour les droits des enfants autistes, lutter pour un Etat de droit, un Etat de bonne gouvernance, c’est une obligation, un rêve, jamais je ne renoncerai. Même si l’on continue à m’intimider, par des poursuites judiciaires ou par d’autres moyens, je continuerai mon combat.»

Personnes handicapées et avocats, deux luttes du droit mondial

Jadis garde-frontière officieuse des Etats européens, en renversant son tyran et en déjouant ainsi tous les pronostics des « orientalistes » occidentaux, la Tunisie a acquis une aura toute nouvelle à travers le monde. Mais en s’inscrivant ainsi en faux contre deux luttes mondiales de Droits Humains, le pays risque de se voir bientôt décrire, une nouvelle fois, moins selon sa victoire contre l’arbitraire que selon son désolant retour vers la répression.

Car, oui, les droits des personnes handicapées sont une lutte mondiale de Droits Humains, l’ONU ne les ayant d’ailleurs jamais considérés autrement, là où le grand public les aurait vus bien plus comme une question relevant de la santé ou des affaires sociales. L’adoption en 2006 de la Convention internationale relative aux Droits des Personnes handicapées en est la meilleure preuve, ainsi que la création d’une agence spécialisée des Nations Unies consacrée au handicap, UN Enable.

Depuis bien plus longtemps encore, l’ONU consacre les droits des avocats, à travers les Principes de Base relatifs au Rôle du Barreau adoptés en 1990 et qui, pour n’être pas contraignants envers les Etats, n’en sont pas moins, à l’instar de tout le droit international, des dispositions dont aucune violation n’est sans conséquence, interne ou externe, sur le plan politique.

L’on voit donc mal comment et pourquoi une Tunisie passée contre toute attente à un despotisme clanique à un Etat bâti sur le souvenir des martyrs Mohamed Bouazizi, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi pourrait vouloir à présent devenir, aux yeux du monde, un Etat handiphobe et qui n’a – décidément – que mépris pour ses avocats.

C’est ce qui se passerait si les enfants du centre n’obtenaient pas justice, et si, plus encore, Najet Laabidi continuait à être harcelée, en lien avec cette affaire ou sur quelque autre sujet. Même en étant capables de s’attendre à tout, y compris à une bonne surprise, c’est en tout cas plus que les Citoyen(ne)s du Monde laisseront jamais passer.

Bernard Henry est Officier des Relations Extérieures de l’Association of World Citizens.

 

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