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1914 : Aurait-on pu tenir en laisse les chiens de guerre ?

In Being a World Citizen, Conflict Resolution, Europe, The Search for Peace, World Law on July 14, 2014 at 10:14 PM

1914 : AURAIT-ON PU TENIR EN LAISSE LES CHIENS DE GUERRE ?

Par René Wadlow

 

Depuis 1890, l’éventualité d’une guerre flottait dans l’air, lorsqu’Otto von Bismarck fut remplacé au poste de Chancelier de Prusse. Il avait su faire preuve de fermeté au milieu du complexe d’alliances formé entre les puissances européennes et tenté de garder la Prusse hors d’aventures coloniales en Afrique qui n’auraient fait qu’accroître encore les rivalités avec la France et la Grande-Bretagne. Mais le jeune Kaiser, Guillaume II, le destitua en mars 1890. Le Kaiser ne fut pas long à se mettre à dos la Russie et à alarmer la Grande-Bretagne, en encourageant des ambitions coloniales et navales inédites, de telle sorte que, venue l’année 1914, la carte politique du monde était devenue pour l’essentiel une carte des possessions coloniales, des protectorats et des sphères d’influence économique des Grandes Puissances qui dominaient la scène internationale.

Les guerres de 1912 et 1913 dans les Balkans avaient montré que des guerres demeuraient possible, mais la plupart des dirigeants des Grandes Puissances avaient le sentiment qu’ils étaient en mesure de maintenir le statu quo à travers la diplomatie et au moyen de conférences. Dans La Grande Illusion (1908), Norman Angell avait mis au jour la futilité de la guerre d’un point de vue économique. Et pourtant, les nuages continuaient de s’amonceler, annonçant l’orage.

Otto Eduard Leopold von Bismarck (1815-1898), le premier chef de gouvernement de l'Empire allemand.

Otto Eduard Leopold von Bismarck (1815-1898), le premier chef de gouvernement de l’Empire allemand.

Si les dirigeants des Puissances Européennes étaient voués à aller de crise en crise, jusqu’à déclencher in fine une guerre, n’était-il rien que le peuple aurait pu faire pour enrayer les aspirations irréconciliables des gouvernements ? Un espoir que l’on avait à l’époque était que le mouvement ouvrier, mené par les socialistes, refuserait de faire la guerre à la classe ouvrière d’autres Etats. Depuis 1900, la croissance industrielle avait conduit à la création d’un mouvement ouvrier dans la plupart des pays hautement industrialisés – l’Allemagne, l’Angleterre, la France. Un lien entre ces mouvements aurait-il pu empêcher la guerre ?

Le 29 juin 1914, le Bureau de l’Internationale socialiste se réunit à Bruxelles sous la bannière « Guerre à la Guerre ! », avec des dirigeants socialistes d’Angleterre, de France, d’Allemagne et de Belgique. Les deux personnalités qui s’en détachaient étaient Keir Hardie, de Grande-Bretagne, et venant de France, Jean Jaurès.

Jean Jaurès (1859-1914) avait d’abord été professeur de philosophie, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, l’institution française d’élite qui forme les enseignants des dernières années du second cycle et ceux des universités. Jaurès avait été le condisciple d’Henri Bergson, qui serait connu par la suite comme le plus grand philosophe de son temps. Jaurès avait été élu au Parlement français alors qu’il n’était âgé que de vingt-six ans ; en 1893, il avait défendu des mineurs du charbon dans sa circonscription du sud-ouest, dans le Tarn, et s’était ainsi forgé une réputation au niveau national.

Jean Jaurès (1859-1914), ici au Pré Saint-Gervais (France) lors d'un meeting en 1913. L'homme politique avait été également le fondateur de la Ligue française des Droits de l'Homme et du journal L'Humanité.

Jean Jaurès (1859-1914), ici au Pré Saint-Gervais (France) lors d’un meeting en 1913.
L’homme politique avait été également le fondateur de la Ligue française des Droits de l’Homme et du journal L’Humanité.

Jaurès était un orateur hors pair, mû par un esprit humaniste dénué de tout dogmatisme, lequel allait l’amener à s’exprimer lors de meetings à travers tout le pays. N’étant en rien dogmatique, il avait la faculté de fédérer divers courants de pensée du réformisme social au sein d’un parti socialiste relativement unifié.

De plus en plus, l’incarnation à l’étranger du socialisme français, c’était Jaurès. Etudiant, il avait écrit sur les penseurs allemands, en particulier Fichte et Hegel, ce qui lui conférait une aisance particulière dans ses contacts avec les socialistes allemands.

L’idée d’une « grève générale internationale » au moment d’une éventuelle déclaration de guerre était l’une des idées en discussion dans les cercles socialistes en Angleterre. Cependant, aucun plan d’action formel n’avait été établi. Nombreux étaient les socialistes qui acceptaient l’esprit nationaliste étroit de leurs pays respectifs.

Deux jours après un meeting à Bruxelles, le 31 juillet 1914, de retour à Paris, assis dans un café, Jaurès fut abattu par un homme qui se disait nationaliste. Dans le style d’écriture violent de cette époque, les journaux de droite avaient appelé depuis un certain temps à la mort de Jaurès. Auparavant, Jaurès avait défendu le Capitaine Alfred Dreyfus, à l’occasion de ce qui avait été une ligne de fracture majeure dans la vie politique française, ce qui lui avait valu de nombreuses inimitiés à droite. Jaurès avait dit de Dreyfus qu’il était « un témoignage vivant des mensonges de l’armée, de la couardise politique, des crimes de l’autorité ».

Illustration de l'époque. Le 31 juillet 1914, Raoul Villain, âgé de vingt-neuf ans, tire sur Jaurès qui succombe à une hémorragie cérébrale.

Illustration de l’époque.
Le 31 juillet 1914, Raoul Villain, âgé de vingt-neuf ans, tire sur Jaurès qui succombe presque aussitôt à une hémorragie cérébrale.

Quelles qu’en aient été les motivations, le meurtre de Jaurès eut pour effet de réduire au silence une voix qui aurait pu porter dans l’appel à la retenue et à la raison, alors que les gouvernements se précipitaient vers une guerre qui n’avait de fondement que la peur qu’entretenait chacun de voir le camp adverse modifier les rapports de force irrémédiablement en sa propre faveur.

 

Le Professeur René Wadlow est Président et de l’Association of World Citizens.

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