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Femmes en Arabie Saoudite: Quand Dieu punit la moitié du ciel

In Current Events, Human Rights, Middle East & North Africa, Women's Rights, World Law on June 9, 2011 at 7:58 PM

FEMMES EN ARABIE SAOUDITE:

QUAND DIEU PUNIT LA MOITIE DU CIEL

Par Bernard Henry

 

Le 31 mai et le 1er juin derniers, à travers deux appels signés par son Officier de Presse, le Bureau de Représentation auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens (AWC) a interpellé le gouvernement d’Arabie Saoudite au sujet des droits des femmes, que la monarchie saoudienne n’a jamais vraiment reconnus et dont l’absence devient de plus en plus pénalisante pour les femmes du pays.

Et pour cause – contrairement à la plupart des pays du monde, du moins ceux où il existe une religion officielle, a fortiori quand il s’agit de l’Islam, le « royaume wahhabite », ainsi nommé parce qu’il consacre la doctrine de l’Islam développée au dix-huitième siècle par Mohammed ibn Abd el-Wahhâb, lequel souhaitait ramener l’Islam à sa « pureté d’origine » et rejetait du fait toute tradition extérieure au Coran, considère son territoire tout entier comme une mosquée, prohibant en conséquence tout autre culte que le culte musulman, et encore, tel que le conçoit l’Etat saoudien uniquement.

En règle générale, l’Islam sunnite se désolidarise du wahhabisme qu’il estime sectaire et extrémiste. Ainsi des Talibans d’Afghanistan, dont l’ « Emirat islamique » ne fut reconnu que par trois pays au monde – les Emirats Arabes Unis, le Pakistan et, bien sûr, l’Arabie Saoudite, qui s’était retrouvée à ce sujet en confrontation directe avec l’Iran de Mohammed Khatami, l’Iran chiite pour lequel les Talibans étaient des « fossiles » du sunnisme.

Une minorité chiite existe toutefois en Arabie Saoudite, et parfois, comme ici, des heurts ont lieu avec la majorité wahhabite qui tolère mal l'existence sur le sol saoudien d'une communauté religieuse, même musulmane, autre que la sienne.

Que l’on n’aille pas y voir pour autant une quelconque intention de l’AWC de s’acharner contre l’Arabie Saoudite en particulier. Les droits des femmes sont l’un des sujets qui sont pour nous les plus importants en matière de Droits de l’Homme, et nous avons interpellé dans ce cadre les gouvernements de pays aussi éloignés les uns des autres, tant géographiquement que culturellement, que le Canada, le Paraguay, l’Afrique du Sud, la Guinée-Conakry, la Belgique, l’Afghanistan, l’Australie et bien d’autres encore. Mais force est de constater qu’un système saoudien bien particulier, mêlant droit et religion – et encore, religion prise dans un sens outrageusement littéral et rétrograde – ne favorise guère le changement, celui que l’on doit pourtant bien entreprendre sitôt que l’on réalise le caractère essentiel du respect des droits des femmes si l’on veut que le pays que l’on dirige puisse connaître et la paix civile et le progrès social, l’un comme l’autre étant impossibles quand les femmes sont tenues en état d’infériorité, une infériorité qui atteint aujourd’hui les confins de l’absurde et devient du fait, pour les Saoudiennes, un poids de plus en plus lourd à porter.

La première question que nous avons donc soulevée auprès des autorités saoudiennes est celle de la tutelle masculine.

Celle-ci s’applique aux femmes saoudiennes quel que soit leur âge, mais les plus touchées sont indéniablement les jeunes femmes, car elles ne peuvent prétendre étudier sans l’accord préalable d’un tuteur masculin reconnu par la loi. Par ce système, une jeune femme peut être privée d’études à tous les niveaux, y compris dans le supérieur, et si elle ne l’est pas, elle ne peut choisir sa discipline universitaire sans l’accord de son tuteur. Quand bien même il lui est généreusement accordé d’aller à l’université, des restrictions de mouvement lui sont imposées lorsqu’elle s’y trouve, des restrictions qui font que, même en cas de maladie, elle ne peut quitter les lieux. Et s’il n’y avait que les étudiantes à être visées …  Même les enseignantes, pendant les heures de cours, sont soumises à la séquestration, leurs élèves (féminines) ne pouvant elles-mêmes sortir que si un tuteur masculin ou un conducteur désigné est venu les chercher.

Une femme en Arabie Saoudite doit constamment porter le voile, ainsi qu'une longue robe noire couvrante dénommée l'abaya.

Et de toute façon, avant de rentrer chez elles, qu’ont-elles bien pu étudier ? Ce à quoi leur tuteur masculin a consenti, certes. Mais pas l’ingénierie, l’architecture ou les sciences politiques, car dans le système saoudien, qui n’est pas mixte, aucun programme universitaire public n’existe dans ces domaines pour les femmes, tous les autres n’étant offerts que dans une qualité, et en quantité, inférieure à celle dont profitent leurs homologues mâles. Cela touche tant les infrastructures, les cours étant proposés dans des bâtiments délabrés, que les équipements pédagogiques, les bibliothèques réservées aux femmes étant sous-équipées et les bibliothèques mixtes ne leur étant que d’un accès limité. Certaines universités saoudiennes vont jusqu’à ne pas s’embarrasser de telles contingences en n’admettant pas du tout les femmes dans leurs effectifs.

Alors, bien sûr, certaines envisageront d’aller étudier à l’étranger – mais alors, il faudra vraiment que leurs parents en aient les moyens. Pour celles qui devront d’abord obtenir une bourse gouvernementale, le Ministère de l’Education exigera qu’un tuteur masculin signe un formulaire d’autorisation puis accompagne l’intéressée sur place, après quoi celle-ci devra se soumettre à un suivi régulier par l’attaché culturel de l’ambassade saoudienne de sa tutelle masculine, et au moindre écart, c’est la révocation de la bourse et le retour direct en Arabie Saoudite.

Les instances des Nations Unies en charge des droits des femmes en ont déjà maintes fois fait grief à Riyad qui, pour l’instant, a toujours fait la sourde oreille. Nous l’avons nous-mêmes rappelé au Roi Abdullah, dont nous verrons bien ce qu’il en fait. Mais déjà, pour éviter que, comme toujours depuis l’an dernier, nos lettres ne nous reviennent non ouvertes car refusées par la Cour royale et les ministères saoudiens, cette fois, nous avons tout envoyé par fax …

Il n'est toutefois pas rare de voir des femmes en voile intégral ...

Il en est de même pour la seconde question que nous avons abordée, celle-là étant vraiment une question d’actualité, au sens fort du terme.

Le 22 mai dernier, une Saoudienne du nom de Manal Al-Sharif a été arrêtée au volant d’une voiture à 4H du matin, puis remise en liberté sous caution avant que la police ne revienne l’arrêter à minuit le lendemain, cette fois à son domicile. De quoi Manal Al-Sharif s’était-elle rendue coupable au volant ? D’un excès de vitesse ? De conduite en état d’ivresse ? Quel délit routier grave avait-elle bien pu commettre pour se trouver à ce point dans le collimateur des autorités ? Tout simple. Manal était au volant, à savoir qu’elle conduisait une voiture, et ça, pour une femme en Arabie Saoudite, c’est un délit. Ou plus exactement, c’est contraire à la religion …

Mais comment, me direz-vous, peut-il exister des préceptes religieux musulmans concernant la conduite automobile puisque, lorsque l’Islam est apparu au 7ème siècle, l’automobile était loin d’exister ? Ca n’a pas gêné un imam saoudien, qui a cru bon de préciser en 1990 – au demeurant année de l’arrivée massive de troupes occidentales en Arabie Saoudite suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, et avec lesdites troupes de femmes soldats – que selon lui, Dieu considérait qu’une femme qui conduit une voiture était une pécheresse, rien que ça.

Dans sa fatwa, édit religieux qui n’a en théorie aucune valeur juridique, mais c’est sans compter sur l’omniprésence intrusive de la doctrine wahhabite dans le droit saoudien, le Cheikh Abdel Aziz Bin Abdallah Bin Baz nous explique ainsi, à peine immodeste, ce que le dieu de l’Islam aurait dit à Mahomet si les voitures avaient existé lorsque le Coran fut révélé à ce dernier:

« […] La question de la conduite des automobiles par les femmes. Il est connu que ceci constitue une source d’indéniables vices, inter alia, la khilwa [rencontre en privé entre un homme et une femme] interdite par la loi et l’abandon du hijab. Cela concerne aussi les rencontres entre des femmes et des hommes sans que les précautions nécessaires soient prises. Cela pourrait aussi conduire à des actes haraam [impies] et c’est pourquoi ce fut interdit. La pure Chari’a interdit également les moyens qui conduisent à la commission d’actes de nature impie et considère de tels actes haraam en eux-mêmes …  Ainsi, la pure Chari’a a proscrit toutes les voies menant au vice …  La conduite automobile féminine est l’un des moyens qui mènent à cela et c’est en soi une évidence. »

Le système judiciaire saoudien ignore totalement les Droits de l'Homme. Ici, une sentence de flagellation est exécutée en public.

Le problème, c’est que, d’une part, notre imam ne nous explique en rien le lien entre ces délires et la Chari’a qu’il invoque, ni a fortiori avec le Coran, et que, d’autre part, aucun pays musulman au monde n’a repris cette interprétation arriérée et fantasmatique des textes saints, l’Arabie Saoudite étant le seul pays au monde, toutes traditions juridiques confondues, où les femmes n’aient pas le droit de conduire une voiture.

Là encore, l’ONU a donné de la voix. Le Comité sur l’Elimination de la Discrimination contre les Femmes et le Groupe de Travail du Conseil des Droits de l’Homme pour la Revue périodique universelle ont appelé à l’unisson le royaume wahhabite à mettre fin à cette pratique, jusqu’ici à nul effet pourtant. Quant à Manal Al-Sharif, elle fut finalement libérée le 30 mai …  Mais ne peut toujours pas conduire un véhicule, ni elle ni quelque Saoudienne que ce soit.

Reste à voir maintenant si le Ministre saoudien de la Justice écoutera plus volontiers l’AWC que les instances des Nations Unies, sachant que nos fax lui sont bien parvenus et espérant qu’il n’a pas donné ordre à son personnel de jeter tout de suite tout envoi portant notre emblème, à défaut de pouvoir le refuser comme une lettre.

Après sa libération, Manal Al-Sharif retrouve son fils. Son acte de bravoure a suscité l'admiration de par le monde et chez de nombreuses Saoudiennes qui s'identifient à sa cause.

Dans leur bestseller de 2010, La moitié du ciel (en anglais, Half the Sky), Nicholas Kristof et Sheryl Wudunn, grands reporters au New York Times, lauréats du Prix Pulitzer, nous parlent des fléaux qui s’abattent sur les femmes de par le monde, tels que l’esclavage sexuel, les « crimes d’honneur », les mutilations génitales et les viols. « La moitié du ciel », c’est ce que représentent selon eux les femmes, qui constituent certes, ici sur la Terre, la moitié la plus importante de l’humanité, ne serait-ce qu’en termes purement numéraires.

Or, en regardant cette Arabie Saoudite où l’homme, non tant ici l’être humain que l’individu mâle, interprète la parole de Dieu comme étant de nature uniquement punitive, le fait de naître femme étant en lui-même une offense, l’on ne peut s’empêcher de se demander si l’on n’est pas sur une terre où, pour sainte que la veuille le « Gardien des Deux Saintes Mosquées » qu’est le Roi d’Arabie Saoudite, à tout instant et en tout lieu, Dieu punit la moitié du ciel …

Que c’est avoir mal, ou trop peu, lu le Coran que de faire ainsi. Lorsque l’Arabie Saoudite soutenait l’insensé régime taliban d’Afghanistan, même les Emirats Arabes Unis et le Pakistan qui faisaient de même n’en exigeaient pas tant de leurs ressortissantes. C’est dire.

Que l’Arabie Saoudite se considère tout entière comme une mosquée, cela ne concerne pas l’AWC, trop attachée pour y trouver à redire au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Que l’Etat saoudien en prenne prétexte pour violer les droits fondamentaux de son peuple, là, en revanche, nous ne pouvons l’admettre. Et a fortiori, qu’il invoque la parole divine pour opprimer les femmes¸ autant le peuple saoudien ne sera jamais notre ennemi, autant, de ce seul fait, son gouvernement peut être assuré quant à lui que, tant qu’il continuera de le faire ou de le laisser faire, il ne sera jamais notre ami. Et sachant quelle bonne écoute nous est accordée au sein de l’ONU, c’est bien dommage pour lui.

 

Bernard Henry est Officier de Presse du Bureau de Représentation auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens.

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