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Garry Davis : “Et maintenant, la parole est au peuple !”

In Being a World Citizen, The Search for Peace, World Law on July 29, 2013 at 12:07 PM

GARRY DAVIS : « ET MAINTENANT, LA PAROLE EST AU PEUPLE ! »

Par René Wadlow

Garry Davis, qui est décédé le 24 juillet 2013 à Burlington (Vermont, Etats-Unis), était souvent appelé le « Premier Citoyen du Monde ». Ce titre n’était pourtant pas tout à fait correct, car le mouvement citoyen du monde est apparu sous sa forme structurée dans l’Angleterre de 1937, avec Hugh J. Shonfield et son Commonwealth of World Citizens, lequel fut suivi en 1938 par la création, aux Etats-Unis et en Angleterre de manière conjointe, de la World Citizen Association[i]. Néanmoins, c’est bien Garry Davis qui, en 1948 et 1949 à Paris, toucha un large public et popularisa ainsi le terme « citoyen du monde ».

Garry Davis fut l’initiateur de ce que je considère être la « deuxième vague de l’action des Citoyens du Monde ». La première vague eut lieu entre 1937 et 1940, dans une tentative de contrer le nationalisme étroit qu’incarnaient l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie et le Japon militariste. Cette première vague d’action des Citoyens du Monde ne parvint pas à empêcher la Seconde Guerre Mondiale, mais elle mit en lumière le besoin d’une vision cosmopolite globale. Henri Bonnet, du Comité pour la Coopération intellectuelle de la Société des Nations (SDN), également fondateur de la Section des Etats-Unis de la World Citizen Association, devint l’un des intellectuels les plus influents de la France Libre du Général de Gaulle à Londres durant la guerre. Bonnet fut ensuite l’un des fondateurs de l’UNESCO – ce qui explique que l’organisation soit basée à Paris – dont il est aussi à l’origine de l’insistance sur la compréhension entre les cultures.

La Deuxième Vague de l’action des Citoyens du Monde, dans laquelle Garry Davis joua un rôle de premier plan, dura de 1948 à 1950 – soit jusqu’à ce qu’éclate la guerre en Corée et que chacun puisse se rendre compte que la Guerre Froide avait commencé, même si, en réalité, la Guerre Froide avait commencé dès 1945, lorsqu’il était devenu évident que l’Allemagne et le Japon allaient être vaincus. Les Grandes Puissances victorieuses commencèrent vite à consolider leurs positions respectives. La Guerre Froide dura de 1945 à 1991, année de la disparition de l’Union soviétique. Durant la période 1950-1951, l’activité des Citoyens du Monde consista principalement en la prévention d’une guerre entre les Etats-Unis et l’URSS, très largement dans le cadre du contrôle des armements ainsi que du désarmement, et non sous un quelconque « drapeau des Citoyens du Monde ».

La Troisième Vague de l’action des Citoyens du Monde commença en 1991, avec la fin de la Guerre Froide et la montée, une nouvelle fois, de mouvements incarnant le nationalisme étroit, tels qu’ils se manifestèrent lors de la dislocation de l’Union soviétique et de la Yougoslavie. De par son insistance particulière sur la résolution des conflits, les Droits de l’Homme, le développement écologiquement durable et la compréhension entre les différentes cultures, l’Association of World Citizens est la force motrice de cette Troisième Vague.

Pendant les deux ans qu’elle a duré, la Deuxième Vague fut en fait une tentative de prévenir la Guerre Froide, et avec elle, la guerre chaude qu’elle aurait pu devenir, à savoir une Troisième Guerre Mondiale. En 1948, le Parti Communiste s’empara de la Tchécoslovaquie, dans ce que l’Occident qualifia de « coup d’Etat » mais qui s’apparentait bien plus précisément à une manipulation cynique des institutions politiques. Ce coup d’Etat fut le premier exemple du changement de l’après-1945 de l’équilibre du pouvoir entre l’Est et l’Ouest, et de là naquit la conjecture sur d’autres éventuels changements du même ordre, comme dans l’Indochine française ou en 1950 en Corée. Mais 1948, c’est aussi l’année où l’Assemblée générale de l’ONU s’était réunie à Paris. Les Nations Unies ne disposaient pas encore d’un siège permanent à New York, aussi l’Assemblée générale s’était-elle réunie d’abord à Londres puis ensuite à Paris. Tous les yeux, à commencer par ceux des médias, étaient fixés sur l’ONU. Personne ne savait avec certitude ce qu’il adviendrait de l’ONU, si elle serait capable de répondre aux défis politiques sans cesse plus importants ou si elle « suivrait la SDN dans sa tombe » …

A Paris, en 1948, Garry Davis ouvre la voie au mouvement Citoyen du Monde.

A Paris, en 1948, Garry Davis ouvre la voie au mouvement Citoyen du Monde.

Garry Davis, né en 1921, était un jeune acteur de Broadway, à New York, avant que les Etats-Unis ne se joignent à la Guerre Mondiale en 1941. Garry Davis était le fils de Meyer Davis, célèbre chef d’orchestre populaire qui jouait souvent dans des bals mondains et était bien connu des milieux du spectacle dont New York était alors le berceau. Il n’était donc que très naturel que son fils intègre lui aussi la profession, ce qu’il fit en tant qu’acteur-chanteur-danseur spécialiste des comédies musicales de l’époque. Garry avait étudié au Carnegie Institute of Technology, une institution de pointe en matière de technologie.

Quand les Etats-Unis sont entrés en guerre, Garry a rejoint l’U. S. Air Force et est devenu pilote de bombardier B-17, basé en Angleterre et ayant pour mission de bombarder des cibles désignées en Allemagne. Le frère de Garry avait été tué durant l’invasion de l’Italie par les Alliés, ce qui conférait en lui un aspect de vengeance à ses bombardements de cibles militaires, qui durèrent jusqu’à ce que l’on lui donne l’ordre de bombarder des villes allemandes dans lesquelles se trouvaient des civils.

Après la fin de la guerre, redevenu acteur à New York, il se sentit investi d’une responsabilité personnelle de contribuer à créer un monde en paix et devint ainsi actif au sein des Fédéralistes mondiaux, qui proposaient la création d’une fédération mondiale dotée des pouvoirs nécessaires à empêcher toute guerre, s’inspirant largement de l’expérience américaine de transformation d’un gouvernement fortement décentralisé, suivant les Articles de Confédération, en un Gouvernement fédéral plus centralisé et structuré par la Constitution des Etats-Unis.

A cette époque, Garry avait lu un livre très populaire chez les Fédéralistes, L’Anatomie de la Paix (The Anatomy of Peace) d’Emery Reves, Hongrois d’origine. Reves écrivait : « Nous devons clarifier tous les principes et parvenir aux définitions axiomatiques de ce qui cause la guerre et de ce qui engendre la paix dans la société humaine. » Si la guerre était le produit du nationalisme qu’est l’égocentrisme national, comme l’affirmait l’observateur avisé de la SDN qu’avait été Reves, alors la paix exige que l’on se défasse du nationalisme. Comme l’écrivait Garry dans son autobiographie, Mon Pays, C’est le Monde (My Country is the World)[ii], « Pour devenir un citoyen du monde entier, pour proclamer mon allégeance première à l’humanité, il me fallait d’abord renoncer à détenir la nationalité des Etats-Unis. J’allais donc faire sécession de l’ancien et proclamer le nouveau. »

En mai 1948, ayant appris que l’Assemblée générale de l’ONU devait se réunir à Paris en septembre et qu’auparavant, la conférence de fondation du Mouvement fédéraliste mondial au niveau international devait avoir lieu pour sa part au Luxembourg, il s’est rendu à Paris. C’est là qu’il a renoncé à sa nationalité américaine et a rendu son passeport. Toutefois, il ne disposait d’aucun autre document d’identité, dans une Europe où la police peut vous accoster dans la rue et exiger que vous lui montriez vos papiers sur-le-champ. Il avait donc imprimé une « Carte d’Identité Internationale des Citoyens du Monde Unis », même si les Français l’avaient pour leur part enregistré comme « apatride d’origine américaine ». Dans le Paris de l’après-guerre, les « apatrides » ne manquaient pas, mais en dehors de lui, il n’y en avait probablement aucun autre « d’origine américaine ».

Renoncer à une nationalité américaine, ainsi qu’à un passeport que bon nombre des réfugiés présents à Paris auraient rêvé d’avoir à n’importe quel prix, cela ne pouvait que passionner la presse et valoir à Garry de très nombreuses visites. Parmi ses visiteurs se trouva un jour Robert Sarrazac, qui avait combattu dans la Résistance française et partageait les points de vue de Garry sur la nature destructrice du nationalisme étroit ainsi que sur le besoin de développer une idéologie citoyenne du monde. Garry fut aussi rejoint par un jeune homme qui se nommait Guy Marchand[iii], lequel jouerait plus tard un rôle important dans la création des structures du mouvement citoyen du monde.

Comme la police française n’aimait guère voir des gens sans papiers d’identité valables se balader ici et là, Garry Davis déménagea pour s’installer dans le bâtiment spacieux et moderne qu’était le Palais de Chaillot, avec ses terrasses qui avaient été proclamées « territoire mondial » pour la durée de l’Assemblée générale de l’ONU. Il y avait monté sa tente, attendant de voir ce que ferait l’ONU pour promouvoir la citoyenneté mondiale. Dans l’intervalle, Robert Sarrazac, qui conservait de nombreux contacts de son temps dans la Résistance, avait créé un « Conseil de Solidarité » formé de personnes admirées pour leur indépendance d’esprit et qui n’étaient liées à aucun parti politique en particulier. Le Conseil était dirigé par Albert Camus, romancier et rédacteur dans plusieurs journaux, André Breton, poète surréaliste, l’Abbé Pierre et Emmanuel Mounier, rédacteur en chef d’Esprit, tous deux étant des Catholiques dotés d’une forte indépendance d’esprit, ainsi qu’Henri Roser, pasteur protestant et secrétaire en charge des pays francophones du Mouvement international de la Réconciliation.

Davis et ses conseillers pensaient qu’il ne fallait pas que la citoyenneté mondiale soit laissée à la porte de l’Assemblée générale mais qu’elle devait être présentée à celle-ci même comme un défi lancé à la manière conventionnelle de faire les choses, en un mot, « une interruption ». C’est pourquoi il avait été décidé que Garry Davis, depuis le balcon des spectateurs, interromprait la session de l’Assemblée générale pour lire un court texte ; Robert Sarrazac avait le même texte en français et Albert Crespey, fils d’un chef du Togo, avait un discours écrit dans sa langue natale togolaise.

Après la pause qui suivait une longue intervention de la Yougoslavie, Davis s’est levé. Le Père Montecland, « prêtre le jour et citoyen du monde la nuit », a dit d’une voix bondissante : « Et maintenant, la parole est au peuple ! ». Davis a dit en anglais : « Messieurs les Président et Délégués, je vous interromps au nom du peuple du monde qui n’est pas représenté ici. Même si mes mots devaient ne pas être entendus, notre besoin commun d’une loi et d’un ordre mondiaux ne peut plus être ignoré. » Après cela, des gardes de la sécurité sont intervenus, mais Robert Sarrazac, de l’autre côté de la Galerie des Visiteurs, a continué en français, suivi par un plaidoyer pour les Droits de l’Homme en togolais. Plus tard, vers la fin de la session de l’ONU à Paris, l’Assemblée générale adopta, sans une seule voix contre, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme qui devint le fondement des efforts des Citoyens du Monde pour mettre en avant le droit mondial.

C’est le Docteur Herbert Evatt, d’Australie, qui était le Président de l’Assemblée générale de l’ONU en 1948. C’était un internationaliste qui avait travaillé pendant la Conférence de San Francisco d’où était née l’ONU pour limiter les pouvoirs des cinq Membres Permanents du Conseil de Sécurité. Evatt s’entretint avec Davis quelques jours après cette « interruption » et encouragea Davis à continuer de travailler en direction de la citoyenneté mondiale, même s’il n’était pas forcément des plus judicieux pour ce faire d’interrompre des réunions de l’ONU.

Peu après avoir mis en lumière la citoyenneté mondiale à l’ONU, Garry Davis vint au soutien de Jean Moreau, jeune Citoyen du Monde français et Catholique militant qui, en tant qu’objecteur de conscience au service militaire, avait été emprisonné à Paris, en l’absence d’une loi sur le service alternatif à l’époque en France. Davis campa devant la porte de la prison militaire de la Rue du Cherche-Midi, dans le centre de Paris. Comme l’a écrit Davis, « Alors qu’il est clairement visible que les citoyens d’autres nations sont prêts à souffrir pour un homme né en France qui revendique le droit moral d’œuvrer pour son prochain et de l’aimer plutôt que d’être formé à le tuer, comme l’ont enseigné Jésus, Bouddha, Lao Tseu, Tolstoï, Saint François d’Assise, Gandhi, ainsi que d’autres grands penseurs et dignitaires religieux, le monde devrait commencer à comprendre que la conscience de l’Homme elle-même transcende toutes les divisions et toutes les peurs artificiellement créées »[iv]. D’autres rejoignirent Davis dans son campement de rue. Garry Davis travailla étroitement sur ce cas avec Henri Roser et André Trocmé du Mouvement international de la Réconciliation. Davis fut jeté en prison pour avoir campé dans la rue en pleine ville ainsi que pour manque de documents d’identité valides, mais d’autres vinrent bientôt le remplacer dans la rue, parmi lesquels un pacifiste allemand, véritable acte de courage si peu de temps après la fin de la guerre. Il allait falloir encore une décennie pour qu’un service alternatif soit mis en place en France, mais l’action de Davis avait permis à la question de recueillir une large attention dans le pays et le lien était désormais clairement établi entre la citoyenneté mondiale et l’action non-violente.

Plus d'une fois, l'apatridie de Garry Davis et son militantisme Citoyen du Monde l'ont amené devant les tribunaux, comme ici en France. Mais pour autant, il n'a jamais renoncé à son idéal.

Plus d’une fois, l’apatridie de Garry Davis et son militantisme Citoyen du Monde l’ont amené devant les tribunaux, comme ici en France. Mais pour autant, il n’a jamais renoncé à son idéal.

Garry Davis n’a jamais été un « homme d’organisation ». Il se concevait comme un symbole en action. Après une année en France avec quelques courts séjours en Allemagne, il décida en juillet 1949 de retourner aux Etats-Unis. Comme il l’avait écrit à l’époque, « J’ai souvent dit que ce n’était pas mon intention de diriger un mouvement ou de devenir président d’une organisation. En toute honnêteté et sincérité, je dois définir la limite de mes capacités à être le témoin du principe d’unité mondiale, à défendre jusqu’à la limite de mes capacités l’Unicité de l’homme et ses immenses possibilités sur la planète Terre, et à combattre les peurs et les haines créées artificiellement pour perpétuer les divisions étroites et obsolètes qui mènent et ont toujours conduit au conflit armé ».

Peut-être du fait du karma, pendant le voyage en bateau qui le ramenait aux Etats-Unis, il a rencontré le Docteur P. Natarajan, enseignant religieux du sud de l’Inde dans la tradition oupanishadique. Natarajan avait vécu à Genève et à Paris et détenait un doctorat en philosophie de l’Université de Paris. Lui et Davis étaient devenus amis proches et Davis avait passé quelques temps en Inde, au centre créé par Natarajan qui mettait l’accent sur le développement de la vie intérieure. « La méditation consiste à faire entrer en vous toutes les valeurs », avait pour devise Natarajan.

C’est au domicile de Harry Jakobsen, disciple de Natarajan, sur le Mont Schooly dans le New Jersey, que j’avais fait la connaissance de Garry Davis au début des années 1950. J’étais moi aussi intéressé par la philosophie indienne et quelqu’un m’avait mis en contact avec Jakobsen. Cependant, j’avais rejoint les Fédéralistes mondiaux Etudiants en 1951 et je connaissais donc les aventures de Garry à Paris. Nous nous sommes vus depuis lors à Genève, en France et aux Etats-Unis de temps en temps.

Garry Davis pose ici devant le drapeau de son Gouvernement mondial des Citoyens du Monde, tenant à la main le Passeport mondial dont il était l'inventeur.

Garry Davis pose ici devant le drapeau de son Gouvernement mondial des Citoyens du Monde, tenant à la main le Passeport mondial dont il était l’inventeur.

Certains chez les Fédéralistes mondiaux et les Citoyens du Monde pensaient que sa renonciation à la nationalité américaine en 1948 avait créé la confusion chez le public. Les Fédéralistes mondiaux, davantage adeptes du fonctionnement en organisation, préféraient mettre en avant l’idée que l’on peut être un bon citoyen tout à la fois d’une communauté locale, d’un Etat-nation et en tant que Citoyen du Monde. Toutefois, l’intérêt de Davis et le mien propre pour la pensée asiatique nous a toujours liés, en dépit même de nos désaccords tactiques.

Aujourd’hui, il paraît approprié de citer l’image souvent invoquée de la vague solitaire qui représente en fait un seul et unique éternel océan d’énergie. Tout individu est à la fois une vague solitaire et une partie de la source impersonnelle d’où tout part et où tout revient. La vague qu’était Garry Davis est retournée à l’océan dans toute son étendue. Il nous laisse un défi permanent avec cette phrase qu’il a écrite : « Il existe à présent un besoin vital de leadership qui soit à la fois sage et pragmatique, et les symboles, qui ne sont utiles que jusqu’à un certain point, doivent à présent faire place à des hommes qualifiés pour un tel leadership ».

Garry Davis nous a quittés. Nous ne l'oublierons jamais.

Garry Davis nous a quittés. Nous ne l’oublierons jamais.

 

René Wadlow est Président et Représentant en Chef auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens.

 


[i] A ne pas confondre avec l’Association of World Citizens d’aujourd’hui.

[ii] Garry Davis, My Country is the World (London: Macdonald Publishers, 1962).

[iii] A ne pas confondre avec l’acteur et chanteur français du même nom.

[iv] Garry Davis, Over to Pacifism:A Peace News Pamphlet (London: Peace News, 1949)

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