INTERVENTION MILITAIRE EN LIBYE :
« LES FRANÇAIS DONNERONT AU MONDE ET LA PAIX ET LA LIBERTÉ … »
Par Bernard Henry
Alors, ça y est. On en est arrivé là. Malgré les avertissements répétés de la communauté internationale, le Colonel Muammar Kadhafi, qui règne sans partage sur la Libye depuis 1969, a continué de réprimer dans le sang le soulèvement populaire en cours dans son pays. Parce qu’il a décidé qu’il se maintiendrait au pouvoir y compris sur une Libye transformée en cimetière, parce que la troisième seulement des révolutions arabes depuis le début de cette année est réellement menacée d’un imminent échec, en fin de compte, les armes ont dû parler.
Depuis le vote par le Conseil de Sécurité de l’ONU de sa Résolution 1973, des frappes aériennes ciblées ont eu lieu sur la Libye, visant de manière spécifique les troupes du Colonel Kadhafi. A ces frappes aériennes participe notamment la France, dont c’est là le grand retour au sein des opérations militaires internationales depuis 2001 et l’intervention en Afghanistan contre le régime des Talibans dans la foulée des attentats terroristes de New York et de Washington le 11 septembre.
Par définition, un Citoyen du Monde ne peut pas se réjouir de l’usage de la force, ce pour quelque raison que ce soit. L’usage de la force est toujours un aveu d’échec, ne serait-ce que celui de la diplomatie, tant étatique que citoyenne. Mais l’AWC, « engagée corps et âme » auprès des Nations Unies, selon les mots mêmes de son Président, Douglas Mattern, ne peut oublier que le Chapitre VII de la Charte des mêmes Nations Unies prévoit l’action, y compris militaire s’il le faut, « en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ». Or, une révolution populaire qu’un tyran veut noyer dans le sang de son peuple, c’est bel et bien une menace contre la paix, une rupture de la paix et un acte d’agression.

Le 17 mars, le Conseil de Sécurité vote la Résolution 1973 instaurant une zone d'exclusion aérienne en Libye.
Dans le cas particulier de la France, qui se trouve en première ligne de par sa situation géographique, l’enjeu est encore bien plus vaste que la seule question de la survie de la révolution libyenne. Depuis le début de cette année, la diplomatie française est en proie à une crise de confiance sans précédent, due à un enchaînement de scandales. La connivence révélée de l’ancienne Ministre des Affaires Étrangères, Michèle Alliot-Marie, avec la dictature tunisienne, puis les révélations sur les vacances du Premier Ministre François Fillon en Égypte pendant les Fêtes de Fin d’Année 2010, puis enfin le rappel de la proximité personnelle de Patrick Ollier, Ministre des Relations avec le Parlement et compagnon à la ville de Michèle Alliot-Marie, avec le Colonel Kadhafi, ont terni l’image du Quai d’Orsay et entraîné la démission de Michèle Alliot-Marie, remplacée par Alain Juppé qui avait déjà occupé ce poste de 1993 à 1995. Autant dire que la France a besoin de sortir rapidement de son silence pendant les bouleversements du monde arabe et de s’affirmer comme une grande puissance à l’échelle méditerranéenne, à défaut du niveau mondial.
Sans nul doute, les sondages prédisant une percée sans précédent de l’extrême droite à l’élection présidentielle de 2012, jusqu’à avoir placé un temps Marine Le Pen, la nouvelle Présidente du Front National, en tête du premier tour, y sont-ils aussi pour quelque chose, l’épouvantail d’une immigration de masse découlant des révolutions arabes ayant été agitée par le Front National et reprise par une députée UMP, Chantal Brunel, même si celle-ci a été entretemps désavouée par son parti qui paraît déjà très fragilisé par les actuelles élections cantonales. Il s’agit donc de reprendre l’ascendant sur une extrême droite qui se fait menaçante et qui, comme à son habitude, désapprouve quant à elle l’intervention militaire française, aujourd’hui en Libye comme hier au Koweït, au Kosovo ou en Afghanistan, ce qui n’est pas la moindre des hypocrisies lorsque l’on sait qu’elle exalte depuis toujours le militarisme comme valeur essentielle de son idéologie. Du reste, quand on a encensé un Maréchal de France, Philippe Pétain, qui avait livré le pays à l’occupant nazi après la défaite de 1940, on n’en est plus à une hypocrisie près.
Le problème, c’est que, toujours en France, d’autres voix s’élèvent contre l’intervention militaire en Libye, des voix qui ont bien peu à voir avec l’extrême droite et c’est bien là l’ennui.
Depuis 2009 et l’élection présidentielle truquée du Gabon, truquée mais avalisée par Paris, comme le fut celle d’Iran tenue dans les mêmes conditions et qui avait engendré une amorce de révolution iranienne, la politique étrangère de Nicolas Sarkozy est perçue par de nombreux Africains et Maghrébins, rejoints par de nombreux Français originaires de pays musulmans du Moyen-Orient, comme inique et guidée par les seuls intérêts politiques et économiques de Paris, au détriment notamment de la démocratie ou des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Malgré la victoire reconnue d’Alassane Ouattara dans l’élection présidentielle de Côte d’Ivoire, un réflexe a ainsi conduit nombre d’Africains à prendre parti pour Laurent Gbagbo, président sortant battu mais qui refuse de rendre le pouvoir. Même s’ils n’avaient pas jusque là une sympathie particulière pour Laurent Gbagbo, les intéressés voient en lui un résistant au colonialisme et aux intérêts occidentaux en Afrique et le soutiennent pour cette raison, semblant occulter par là même tant le résultat d’une élection libre et honnête, reconnue comme telle par la communauté internationale, que l’hémorragie d’atteintes flagrantes aux Droits de l’Homme dont les forces de sécurité de l’ancien président ivoirien se rendent coupables sur le terrain.
L’on s’est ainsi mobilisé contre Zine el Abidine Ben Ali, jugé trop proche de Paris, mais parfois pour Hosni Moubarak et, plus récemment donc, pour Muammar Kadhafi de la même manière, ce qui implique une opposition inconditionnelle à toute forme d’intervention armée en Libye, fût-ce au prix de l’échec de la révolution libyenne.

A Paris, des Ivoiriens de France manifestent leur soutien à Laurent Gbagbo, malgré la reconnaissance de la victoire d'Alassane Ouattara à l'élection présidentielle de 2010 en Côte d'Ivoire, notamment par Nicolas Sarkozy.
Voilà qui amène une question, du genre de celles que les historiens détestent, à savoir, une question basée sur une uchronie, en d’autres termes, un événement qui n’a jamais eu lieu, de même qu’au sens initial grec du mot utopie, celui-ci désigne un lieu qui n’existe pas.
Si, lors de la Révolution américaine, le Royaume de France s’était gardé d’intervenir aux côtés des insurgents, ayant certes en horreur l’ennemi héréditaire britannique mais estimant qu’il n’était pas dans son intérêt, puisque déjà chassé de ses colonies d’Amérique du Nord constituant l’actuelle côte est du Canada, d’intervenir dans une guerre qui ne regarde que les colons britanniques d’Amérique et leur métropole, que serait-il arrivé ? Il y a fort à parier que, même sous la direction d’un chef militaire aussi brillant que George Washington, les Américains auraient été vaincus par l’armée du Roi George III et les États-Unis d’Amérique n’auraient jamais vu le jour.
Partant de là, toute l’histoire aurait été bouleversée. En France, des révolutionnaires privés de l’inspiration des Founding Fathers, les Pères fondateurs américains, n’auraient jamais réussi à imposer leurs idées et encore moins à persuader le peuple de se soulever pour elles, ce qui fait que la Révolution française aurait échoué ou n’aurait jamais eu lieu. Dès lors, il n’y aurait plus eu aucune raison de donner cher des révolutions russe ou chinoise, avec tout ce que cela implique pour l’histoire du vingtième siècle. Partout dans le monde, chacun serait encore le sujet d’un monarque de droit divin, et en France plus particulièrement, du seul fait de se plaindre que la dîme ou la gabelle ruine les roturiers démunis, on serait pendu comme un Louis Mandrin, sans autre forme de procès. Tout ça parce que les Français n’avaient pas voulu aider les insurgés d’Amérique. S’ils l’avaient fait, qui sait, le monde d’aujourd’hui serait peut-être bien différent, car libre …
Non, la France n’est pas en train de coloniser la Libye. Non, Nicolas Sarkozy, quelque reproche qu’il puisse mériter par ailleurs sur son réveil tardif aux révolutions du monde arabe, n’est pas George III. Le seul qui soit en train de se conduire comme le roi fou d’Angleterre, celui dont les principaux interlocuteurs étaient les arbres, c’est bel et bien Muammar Kadhafi, chef d’un État qui n’existe pas, sinon du fait de la terreur et de la connivence, cette jamahiriya, « pays des masses », dont l’affrontement armé actuel en Libye est le plus éloquent des épitaphes.

Le général-marquis Gilbert du Motier de La Fayette, héros de la Révolution américaine puis de la Révolution française, fait citoyen d'honneur des Etats-Unis à titre posthume en 2002.
Et quand bien même, ceux qui accorderont à la France son légalisme, par contraste avec les États-Unis qui, en Irak, ne s’étaient guère souciés en 2003 de faire valider leur intervention par le Conseil de Sécurité, ne manqueront pas de voir en l’opération militaire libyenne une version méditerranéenne de la Seconde Guerre du Golfe, un prélude à l’occupation militaire d’un pays arabe par des forces occidentales. Là encore, une crainte compréhensible, mais dans le même temps, une conception des plus erronées.
En 2003, une « coalition » agissant donc sans mandat de l’ONU, mais aussi sans motif réel ni sérieux, alléguant la présence d’armes de destruction massive en Irak mais ayant court-circuité la mission des inspecteurs des Nations Unies sur place, là où un Irak défiant mais affaibli avait fini par accepter celle-ci à contrecœur, avait attaqué un pays où aucun soulèvement populaire n’était en cours et où, ironiquement, des sanctions économiques appliquées n’importe comment avaient plus qu’autre chose soudé le peuple autour de son tyran. Pourtant, les actes de Saddam Hussein paraissaient tout sauf défendables depuis la fin de l’Opération Tempête du Désert en 1991. Mais les sanctions avaient œuvré pour lui.
Cette coalition entendait apporter la « civilisation » et la « démocratie » à un peuple qui ne lui avait rien demandé, et qu’elle avait par ailleurs privé de toute possibilité d’apprendre la transparence, celle que la mission d’inspection de l’ONU aurait apporté à un pays dirigé depuis toujours dans l’opacité et l’arbitraire. Elle ne lui a apporté que le chaos, le terrorisme, et pire encore, d’abord à Abou Ghraïb puis avec la pendaison de Saddam Hussein, condamné pour ses crimes mais lui-même soumis de ce fait à un crime, l’humiliation d’un grand peuple arabe. Résultat, aujourd’hui, l’Irak est un retentissant échec de la stratégie américaine dans le Moyen-Orient.
C’est aussi pour cela que la révolution libyenne, déclenchée et menée par les Libyens eux-mêmes, cette révolution dont toutes les victimes à ce jour sont libyennes, doit être soutenue, s’il le faut par l’usage de la force tel que réglementé par le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Nous sommes exactement dans ce cas de figure aujourd’hui, puisque le Conseil de Sécurité s’est ainsi prononcé au préalable.

Le 25 février, après la démission de l'Ambassadeur de Libye en France, l'Ambassade libyenne à Paris hisse l'ancien drapeau de la monarchie libyenne en lieu et place du drapeau vert uni du Colonel Kadhafi.
S’agissant de la France, opposer à l’ingérence criminelle des États-Unis en Irak une indifférence tout aussi criminelle en Libye aurait été la pire erreur à commettre pour ce pays, notamment en ce qu’il en aurait résulté une disqualification cette fois définitive de celui-ci dans l’ensemble des révolutions arabes, par exemple en ce qui concerne le Bahreïn ou le Yémen, aujourd’hui les deux pays arabes paraissant les mieux placés pour suivre ce même chemin. Ce ne serait guère souhaitable pour la France, alors que les États-Unis et une Grande-Bretagne sortant de sa torpeur politique interne, après la première élection depuis 1974 à avoir produit un gouvernement minoritaire au parlement, trouvent quant à eux leurs marques et seraient fort bien servis par une mise en retrait volontaire de Paris.
En 1794, pendant la Révolution française, le Chant du Départ, un temps envisagé sous le Président Giscard d’Estaing comme hymne national français en lieu et place de la Marseillaise, disait dans la dernière strophe de son dernier couplet :
« En tous lieux, dans la nuit profonde
Plongeant l’infâme royauté,
Les Français donneront au monde
Et la paix et la liberté ».
Si Nicolas Sarkozy s’en est enfin souvenu, comme il semble, à l’occasion du drame libyen, alors tous les autres peuples regardant prioritairement vers Paris pour les aider à retrouver la liberté peuvent espérer. Et surtout, c’est là l’intérêt le plus pressant du Président français, s’il veut éviter l’an prochain la suprême ironie historique d’une élimination du second tour de l’élection présidentielle par la même extrême droite qu’il avait mise à terre cinq ans plus tôt, cette extrême droite qui, aujourd’hui, a choisi Kadhafi.
Bernard Henry est Officier de Presse du Bureau de Représentation auprès de l’Office des Nations Unies à Genève de l’Association of World Citizens.